Après le très beau Gaucher et sa vision décapée de l’Ouest, Miracle en Alabama semble opérer un pas de côté dans la filmographie naissante d’Arthur Penn : il ne sera pas question de la violence qui structurent les films à venir, de La Poursuite impitoyable à Bonnie & Clyde, mais d’une thérapie appliquée sur une handicapée. Point de regard en surplomb sur l’histoire du pays, comme dans Little Big Man, mais un huis clos quasiment réduit à deux personnages, rivés à une mission apparemment impossible : apprendre le langage à une jeune fille sourde, muette et aveugle.
On aurait cependant tort de considérer cette œuvre comme un film de commande dans lequel on ne retrouverait pas un style Penn. Certes, nous ne sommes pas ici face à l’étendard du nouvel Hollywood, mais les choix de mise en scène et de découpage du récit font déjà montre d’une belle audace.
Penn décide, dans la biographie de la jeune Helen Keller (figure d’autorité aux Etats Unis, sur la réussite par la persévérance) de se concentrer sur un temps très court, celui de la confrontation à Annie, nouvelle préceptrice aux méthodes peu académiques. Sorte de super Nanny avant l’heure, elle commence par établir un constat qui choque, celui des ravages du laxisme à l’égard de l’enfant, qu’on a déguisé jusqu’alors comme une tolérance face à son handicap. Comme chez Truffaut et son enfant sauvage, il s’agit de dompter une bête et de lui inculquer les limites qu’elle n’a jamais connues.
Tout le film se loge dans cette double quête : inculquer la frustration, et faire surgir le langage. Pour ce faire, Penn donne à son format toute l’apprêté d’une laborieuse leçon : répétition, lutte, refus, persévérance. Le paradoxe assez audacieux est le suivant : considérer Helen comme une personne, c’est la contraindre, aboutir à des réactions qui seront d’abord celle de la bête : coups, griffes, morsures, vaisselle brisée. Le film capte à merveille cette brutalité, durant de longues séquences d’affrontement, dénuées de toute explication autre que la gestuelle physique, rivées à un objectif : faire craquer le partenaire.
Autour de ce duo improbable, le cinéaste essaime quelques portraits assez convaincants, du frère cynique aux parents dépassés, et ajoute quelques traits d’humour afin d’équilibrer l’oppression générale, permettant notamment l’ouverture vers l’extérieur avec un vol de clé et une échelle posée à la fenêtre. L’occupation de l’espace est primordiale dans le film : la douleur du dressage par l’enfermement, l’obligation pour l’enfant d’occuper une place unique à table, la destruction méthodique de tout le mobilier sont les voies de réconciliation avec le monde qu’elle n’appréhende pas. Il semble donc logique que le miracle soit en lien avec l’eau, et se passe à l’extérieur, où l’on retrouvera la clé pour cohabiter en bonne entente à l’intérieur…Ce progrès qu’on espérait presque plus, arrive presque trop vite au vu du temps réel dans lequel on a été immergé, et ne sera pas développé : c’est sur une phase, la plus éprouvante, que se concentre le cinéaste, et la vigueur de son trait, l’authenticité de son regard, contribuent à proposer une œuvre à la fois atypique et émouvante.
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