J’avais déjà beaucoup aimé Nigthcrawler à sa sortie ciné, et en le revoyant maintenant je me rends encore plus compte de la pertinence. Ça dresse un portrait fascinant d’un sociopathe qui a tous les travers pour réussir, son manque d’empathie l’aidant à gravir les échelons dans son business.
Lou Bloom travaille comme JRI (journaliste reporter d’images) spécialisé dans les accidents et crimes violents, alimentant une chaîne TV en images chocs ; c’est le moyen qui se présente à lui de se faire de l’argent, c’est tombé sur ce job comme ça aurait pu en être un autre, mais c’est fait pour Lou étant donné qu’il n’a pas de souci à exploiter la misère humaine. C’est un parasite parmi d’autres parasites, si ce n’est qu’il a encore moins de scrupules et a les dents plus longues que les autres. Personnage monstrueux qui le devient encore plus pour surpasser les autres, et qui s’est trouvé un milieu où l’on encourage (même indirectement) son manque d’éthique plutôt que de le sanctionner, tant que ça donne des résultats.
Le personnage est captivant parce qu’on peut y reconnaître tellement de travers et de types de personnes ; il est fait du même bois que des gens qui évoluent dans la politique ou le monde des affaires. C’est quelqu’un qui veut réussir à tout prix ; il est l’incarnation d’une pensée capitaliste où n’importe quel moyen est bon pour gagner de l’argent, optimiser les revenus, accroître son business, et tant pis pour les conséquences sur autrui. Et évidemment, il sort du bullshit et des mensonges éhontés avec une totale assurance.
Ça pourrait s’arrêter là mais on l’entoure de personnages qui enrichissent sa description par contraste. En premier lieu via le personnage de Rick, le "stagiaire", un type plus humain mais aussi plus désespéré et davantage en manque d’argent, que Lou va entraîner vers le fond avec lui. Rick veut tellement garder son boulot et bien faire pour ne pas se retrouver à la rue qu’il se laisse manipuler.
Un truc que je n’avais probablement pas perçu au premier visionnage, c’est que le début du film montre Lou comme issu d’un même contexte de détresse, du même besoin absolu de gagner sa vie, se démenant pour ne récolter en fait que des miettes.
Quelque part ça indique qu’il y a ce contexte social sans lequel le personnage ne serait pas ainsi, ou plutôt pas à ce point, car il a quand même déjà une inhumanité que n’ont pas les autres, et ce qui change de ce qu’on voit habituellement au cinéma c’est que le scénariste a fait le choix de ne pas montrer (ou à peine) une dégradation morale de son antihéros : il est déjà horrible dès le début du film.
On reconnaît en Lou les traits d’un boss hyper toxique, qu’on voit se forcer à prendre une apparence sympa alors que sa nature froide transparaît quand même et vient contrebalancer violemment ses tentatives pour paraître humain. Le film exacerbe juste des traits de caractère bien réels, pour prendre la dimension plus excitante d’un thriller. Le seul truc que je ne trouve pas crédible dans la caractérisation de Lou, c’est qu’il admet ne pas aimer les gens ; je pense que les types comme lui se bercent d’illusion et se croient normaux, jamais ils n’admettraient qu’il y a quelque chose qui cloche et qui les sépare du reste de l’humanité.
Par ailleurs la BO contourne, de manière avisée, les attentes : la plupart du temps elle ne souligne pas l’aspect inquiétant des actions de Lou mais adopte un air inspirant. Certainement pour coller au point de vue de Lou, ou pour apporter un contrepoint ironique, comme si elle illustrait une success story. Et quelque part, le récit est une démonstration de l’American dream… dans une version distordue.
J’apprécie tout autant la description au vitriol du monde de la TV, avec sa productrice dont la vie est son boulot (ou l’inverse), et des chaînes d’info qui se basent sur le sensationnalisme plus que tout, avec au passage un petit propos sur le profilage ethnique et la séparation des classes.
Et on passe quelques fois par un sens de la subversion à la Verhoeven, en particulier avec ce plan "romantique" qui m’a rappelé avec délice la séquence des pendus dans La chair et le sang.
Le film m’apparaît d’autant plus pertinent aujourd’hui qu’on s’enfonce encore davantage dans une société où l’on appauvrit les plus pauvres, et où les opportunités de s’en sortir diminuent. À moins peut-être d’accepter des boulots ingrats qui obligent à faire de plus ou moins grosses entorses à ses principes…
Nightcrawler fait partie des films que je vois différemment et avec plus de lucidité en ayant plus de vécu (dans la même catégorie, je peux mettre Clerks ou Le lauréat).
Dans tous les cas : grand film contemporain.