Depuis que j’ai vu Nino il y a presque un mois, certaines images et impressions me reviennent en tête.
Je me suis enfin décidé à écrire sur ce film, non seulement parce qu’il m’a plu, mais surtout parce que je pense ne pas l’avoir interprété de la même façon que nombre de spectateurs.
En effet, la critique insiste sur la difficulté à accepter la maladie et à l’annoncer aux proches mais aussi sur la « tendresse » des contacts humains.
Je caricature, bien sûr, car certaines critiques sont allées plus loin mais la majorité me semble ne rester qu'à la surface du drame que Nino montre vraiment.
Un corps bien trop lourd.
Commençons par mettre en lumière certains indices visuels.
Ce qui marque d’entrée de jeu dans la mise en scène épurée et nuancée de Pauline Loquès, c’est le traitement qu’elle réserve au corps de Nino. Nino est au centre de l’attention de sa réalisatrice mais il traverse les lieux tel un esprit flottant. Les couloirs d’un hôpital, par exemple, dont les murs habillés de bâches rappellent les pans de la robe d’un fantôme.
De même, dans un plan survolant les rues de Paris en travelling et contre-plongée, Nino avance, isolé, à distance des passants dans une ville pourtant grouillant de vie. Il disparaîtra même du cadre, passant sous un pont et ne réapparaissant que quelques secondes plus tard.
Si l’on se penche sur la scène de l’annonce de son cancer, on peut y remarquer un détail à prendre en compte. L’infirmière et Nino sont assis dans un bureau. Elle tape sur son clavier et lui explique concrètement ce qu’est sa maladie. Nino écoute mais son attention semble se perdre. Soudain, un bruit venu des travaux à l’extérieur se fait entendre et vient casser le champ-contrechamp de la discussion. Le montage nous offre un bref plan suivant le regard du jeune homme vers l’extérieur et la source du bruit.
On comprend ainsi, dès le début, que le coeur du film n’est pas tant le choc de l’annonce de la maladie qu’un mal que Nino traîne avec lui depuis bien plus longtemps : sa difficulté à exister dans l’espace en tant que corps vivant et sa grande sensibilité aux stimuli du monde extérieur venant parasiter son attention à l’instant présent.
Comme dit le personnage de sa mère (Jeanne Balibar) « Petit tu semblais tout voir mais ne rien regarder ».
Pour autant, il ne sert à rien de chercher à diagnostiquer quoi que ce soit à ce personnage, ni même j’ose le dire, de parler d’hypersensibilité, car ce n’est pas si important en soit et rien ne vient l’affirmer explicitement. Ce qui est important, c’est de se rendre compte que Nino est différent, socialement, mal dans sa peau, et que cela représente pour lui un vrai handicap autant que ça le rend passionnant pour nous les spectateurs.
Passionnant car, dans l’espoir de pouvoir procréer un jour, Nino devra éjaculer dans un bocal en vue de récolter et de congeler son sperme car le traitement risque de le rendre stérile et quoi de plus intéressant que de confronter ce personnage aux sensations physiques et aux désirs tus de son propre corps ?
S'excuser de vivre.
Tout au long des trois jours que couvre le film, le chemin de Nino sera compliqué par ses difficultés sociales. Les deux scènes de soirée sont l’occasion pour nous spectateurs de l’observer dans un environnement favorisant les interactions.
Là encore, même dans un espace réduit et entouré de monde, la caméra de Pauline Loquès continue à isoler Nino. Il apparaît au premier plan, les autres baignant dans un flou lointain.
L’un des plans les plus puissants du film sera celui dans lequel Nino danse, seul, les bras le long du corps. Il danse dans sa tête…
Il n’est pour autant pas timide contrairement à ce que j’ai pu lire. Il a des amis qui cultivent avec lui une relation chaleureuse. Mais chaque tentative pour lui d’enfin aborder le sujet de sa maladie se voit tuée dans l’oeuf car il préfère changer de sujet ou rebondir sur ce que les autres disent, s’intéresser à eux, jamais à lui. Oui, le problème de Nino est qu’il ne parle pas de lui, il s’excuse pour à peu près tout. Il en viendrait presque à s’excuser de vivre…
Un imaginaire foisonnant.
Après avoir perdu les clés de son appartement, Nino va passer la nuit chez Zoé, une amie et mère célibataire incarnée avec douceur par Salomé Dewaels.
Dans les scènes chez cette dernière, le jeu de Théodore Pellerin offre un angle encore plus touchant à son personnage. Il est important de souligner le grand talent de cet acteur qui parvient à faire passer cette nuance de manière subtile. On comprend que Nino se sent plus à l’aise.
Le contact est facile pour lui avec le fils de Zoé. Dans une autre scène riche en émotion, il se joint à l’activité peinture du fils et dessine avec lui des flocons de neige. La connexion avec l’imaginaire de cet enfant le libère du poids de sa réalité. C’est après avoir découpé ces flocons de neige que l’enfant viendra les verser sur la tête de Nino dans un geste de baptême absolument somptueux. L’imaginaire du dessin s’incarne dans le théâtre de la vie et l’enfant bénit son ami de jeu avec cette eau factice. Le sourire de Théodore Pellerin dit tout de sa félicité. Par la suite, nous découvrirons la facilité avec laquelle il invente et raconte une histoire au jeune garçon qui l’écoute, hilare et rêveur. C’est beau ! Et cela nous montre notre personnage dans toute sa beauté et son intelligence créative.
Revenons au personnage de Zoé.
Pauline Loquès la sépare de Nino dans le cadre. Les deux personnages se parlent derrière une fenêtre ouverte, incapables de se toucher. C’est évident, ces deux là ne sont pas amoureux, ni ne sont faits pour coucher ensemble.
Mais quelque chose va les réunir et créer une connexion entre eux.
L’affiche fixée au mur de Zoé représente Marina Abramović, une artiste serbe d’art corporel célèbre pour s’être assise plusieurs heures dans un musée, en silence, regardant quiconque voulait s’asseoir face à elle.
Pour trouver une paix intérieure, un regard bienveillant ?
Bref, le film nous présente une situation similaire entre Zoé et Nino, l'un en face de l'autre, debout, silencieux et se regardant comme s’ils établissaient une connexion sensorielle au delà des mots et des gestes. J’aurais aimé que ce montage en champ-contrechamp dure un peu plus longtemps… Mais l’idée est là. Le message passe de façon merveilleuse et poétique !
Zoé, comme Nino, est une femme pleine d’imagination. Elle n’a pas peur des expériences de l’esprit, même celles qui sortent du commun. Pas étonnant alors qu’elle donnera la solution au problème du jeune homme.
Chacun s’installe dans une pièce qui sera son propre domaine de l’imaginaire. La communication se fait au moyen d’un babyphone. Zoé lit un passage d’un texte érotique. Sa voix charge les mots de sensations, son ton est sensuel et se fait caresse. Elle sait, elle a un imaginaire érotique certain et surtout, elle ose avec naturel et bienveillance. On croise rarement au cinéma des personnages faisant preuve d’une telle maturité émotionnelle.
Cette scène est incroyable parce qu’elle est celle dans laquelle notre protagoniste se connecte à quelqu’un comme jamais auparavant. Surtout, elle lui permet de se reconnecter à son corps. Zoé devient le pont qui manquait à Nino entre son corps et son esprit.