Il y a quelque-chose de presque bâtard dans la façon dont Chloé Zhao semble vouloir mêler les codes de la docu-fiction réaliste avec une esthétique de l'épiphanie individuelle quasi-malickienne sans parvenir à développer pleinement l'un ou l'autre. Il y a une volonté de filmer "l'humain" au plus près, de faire ressortir le détail, et en même temps, d’anoblir une population marginalisée, presque de la sacraliser – ce dont témoigne une réplique non-ironique de la sœur de Fern (la protagoniste), comparant son mode de vie à celle des "pères fondateurs".
La marginalisation est ici montrée comme un choix (quelque-peu forcé mais un choix tout de même), un rejet de l'exploitation capitaliste plutôt que l'un de ses symptômes. Pourtant, et alors que la protagoniste se voit obligés d'enchaîner des jobs pénibles et mal payés, l'accent n'est jamais mis sur l'exploitation en elle-même. Le film réussit même l'exploit de montrer l'intérieur d'une usine d'Amazon sans rien filmer du travail qu'effectuent ses salariés. Tout au plus a-t-on le droit à un long travelling sur Fern marchant et saluant des collègues hors-champ.
C'est qu'en voulant "filmer l'humain" (c'est à dire surtout l'actrice Frances McDormand) de très près, la réalisation en éclipse presque l'environnement dans lequel il évolue, et, à l'image de ce plan qu'on vient de décrire, relègue sa dimension socio-politique – pourtant revendiquée dans le concept même du film – au hors-champ.
De même, les autres nomades que rencontre Fern lors de son voyage – de véritables nomades jouant leurs propres rôles, ce qui témoigne un peu plus de la volonté docu-fiction du titre – semblent le plus souvent ne servir que de réplique ou de rencontre fortuite jalonnant le parcours initiatique de l'héroïne (qui on le rappelle est une actrice hollywoodienne), et les brèves raisons évoquées de leur marginalisation se présente dans la grande majorité des cas comme une somme d'événement tragiques individuels (souvent liées au deuil). Plutôt que le film social qu'il prétend être, Nomadland s'apparente donc à un road-trip au décor de film social, qui, paradoxalement, en est presque apolitique.

locsi
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le 8 juil. 2021

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