Norte, la fin de l'histoire, est le 14e film de Lav Diaz (d’après Wikipédia, mais cela varie selon les sources), mais aussi le premier à être distribué en France. Il faut reconnaître que Diaz n’est pas un cinéaste facile d’accès. Ni pour les salles, ni pour les spectateurs pressés. Ses films prennent leur temps, débordent des formats habituels. Mais cette durée fait toujours sens chez Diaz. Les 250 minutes ne sont pas gratuites, au contraire, elles installent peu à peu un rythme particulier. On s’y habitue et ce temps devient le nôtre.
Le film s’ouvre sur Fabian, étudiant en droit brillant, très sûr de lui, déjà enfermé dans ses propres discours. Dans le café, il parle de vérité, du mal, de destruction des illusions, avec une assurance de jeune homme qui croit encore pouvoir penser le réel à distance. Puis Lav Diaz lui oppose brutalement le réel : à peine sorti, une femme est touchée par une balle perdue. Et tout le film repose sur ce choc, entre ce qu’on pense et ce qui arrive réellement.
Diaz va alors filmer la contamination d’une société entière par l’injustice. Fabian tue l’usurière et sa fille, mais c’est Joaquin, père pauvre déjà écrasé par la précarité, qui est accusé et emprisonné. Le film montre un portrait très dur des Philippines, un pays traversé par les inégalités, les rapports de pouvoir, la langue, la pauvreté.
Et l’un des aspects les plus cruels de cette injustice, c’est justement la langue. Eliza, la femme de Joaquin, qui ne maîtrise pas l’anglais, ne comprend pas qu’elle pouvait faire appel. Cette incompréhension n’est pas un détail : elle dit tout d’un monde où les plus pauvres ne sont pas seulement défavorisés matériellement, mais aussi exclus des codes qui permettraient de se défendre. L’injustice devient alors presque administrative, presque silencieuse, et d’autant plus terrible.
Fabian se transforme peu à peu, se referme, devient de plus en plus insaisissable. Joaquin, au contraire, évolue dans une autre direction. Il est brisé, bien sûr, mais quelque chose en lui résiste : une forme de patience, de bonté, qui surprend. Sa gentillesse en prison est bouleversante, notamment lorsqu’il prend soin des autres détenus, comme si la bonté restait possible au milieu même de l’enfermement.
Diaz filme aussi la brutalité intime de Fabian avec une cruauté glaçante : le viol de sa sœur, puis le meurtre du chien de son enfance, longuement filmé, comme si Diaz laissait le temps au mal de se déposer dans toute son horreur. Fabian ne devient pas seulement coupable, il devient étranger à toute humanité, comme si sa violence finissait par le vider de lui-même.
Un bref mouvement de conscience traverse Fabian. Lorsqu’il donne de l’argent à Eliza ou quand il pousse à rouvrir le procès, il semble laisser passer un instant de pitié ou de remords. Mais cela reste trop tardif, trop instable, pour constituer une vraie rédemption. Le film garde cette ambiguïté intacte.
Et pourtant, malgré tout cela, il y a une beauté constante. Les plans sont larges, très composés, presque picturaux ; par moments, on a l’impression que le temps s’arrête. Diaz ne cherche pas à embellir, mais à regarder autrement, et cette attention change tout, surtout dans les scènes de la vie d’Eliza, de ses enfants et de sa sœur : leur quotidien est marqué par la fatigue et la pauvreté, mais aussi par une vraie douceur, une solidarité discrète, une manière d’habiter le manque avec grâce. Eliza est d’ailleurs le personnage le plus touchant, et sa mort, brutale et absurde, vient bouleverser encore davantage l’ensemble, comme si la société refusait jusqu’au bout de lui accorder une issue digne.
Et puis il y a cette magnifique scène de lévitation avec Joaquin. Difficile de ne pas penser à Tarkovski (Le Miroir, Le Sacrifice), mais ce n’est pas juste une référence. C’est un moment étrange, presque suspendu. Comme si, pour une fois, quelque chose échappait à la pesanteur du monde. Après tout ce qu’on a vu, cela ressemble à une forme de grâce, fragile, inattendue.
À la fin, Fabian est sur sa barque, comme au terme de son parcours de destruction : il a fait taire ceux qui le dérangeaient, imposé sa violence, poussé jusqu’au bout sa propre logique. Et, au même moment, le film nous montre les deux enfants de Joaquin avec leur tante, désormais presque orphelins. Le contraste est bouleversant : d’un côté, celui qui a agi, détruit, tranché ; de l’autre, ceux qui n’ont d’autre choix que de continuer. Diaz ne montre pas seulement une opposition entre le bien et le mal, mais deux trajectoires possibles dans un même monde.
Norte est un film sur la faute, sur la justice impossible, sur la pauvreté, sur les Philippines, sur la corruption morale, mais c’est aussi une œuvre profondément habitée par la foi dans le cinéma lui-même. Et puis c’est fou comme les films de Lav Diaz sont longs, mais passent si vite.