Quand Tex Avery rencontre Mondrian
Vincenzo Natali l'architecte, le fétichiste de la géométrie, le créateur d'univers absurdes aux propriétés scientifiques détaillées qui se transforment rapidement en terrain de jeu et de mort, ici une baraque perdue au milieu du grand vide, des étendues de blanc sur blanc, et pour sol, une surface plane et élastique.
Pourtant ça commence très mal, dans une sorte de Dumb & Dumber du pauvre, je ne connaissais rien du film, et la surprise est d'autant plus grande par la suite.
D'abord une bâtisse gigantesque, coincée entre deux bretelles d'autoroutes (un peu façon "les triplettes de Belleville"), et deux héros qui lui sont inextricablement liés. Deux losers patentés, malchanceux et rejetés du monde, et un début du film tout de même particulièrement lourd et un peu cheap.
Le monde entier les hait, veut les poursuivre judiciairement, et abonde devant la maison qui est en passe de se faire démolir, et soudain tout disparaît, littéralement.
Natali matérialise directement l'univers mental de nos héros, la maison est perdue au milieu d'une vaste étendue blanche. Et franchement quand on ne sait pas de quoi le film est question, ça fait un choc et c'est terriblement jouissif.
On découvre donc un nouveau terrain de jeu à la fois absurde, drôle, effrayant, et surtout crédible (notamment grâce au côté pseudo scientifique), avec une quête d'abord, où il s'agit de se déguiser en simili-cosmonaute-explorateur, de communiquer via talkie, afin d'aller explorer ces vastes étendues de rien et de résoudre ce mystère insondable et forcément dangereux.
Le film se fait alors totalement imprévisible, immersif, passionnant.
Et puis rapidement Natali donne les clés de l'univers vidéo-ludique qu'on commence à comprendre et à appréhender, les personnages sont capables de faire disparaître tout ce qu'ils n'aiment pas, et forcément c'est là où cela devient un peu lassant et redondant.
Et c'est dommage car le film effleure des questions passionnantes, notamment sur l'aliénation des personnages, l'impact sur leurs identités, eux qui peu à peu font disparaître de leurs esprits tout souvenir déplaisant, toute sensation désagréable, jusqu'à leur propre anéantissement le plus total, façon "L'herbe rouge" de Boris Vian.
Il y a quelque chose de foncièrement tragique et terrifiant dans ce film, et paradoxalement on reste tout le long dans un esprit gentiment régressif, loufedingue, cartoonesque, un univers d'adolescents geeks refoulés incapables de résoudre les conflits autrement qu'en les arbitrant via le jeu de baston Tekken, mais dont les délires finissent par épuiser, malgré leur évidente originalité, et le soupçon de génie du film.