Un budget entre 750 000 et un million de dollars pour ce film d'horreur ? Eh ben, vu le nombre de bouses à 100, 200, voire 300 millions de dollars que nous chient les studios hollywoodiens par an, on ne peut que se dire, après avoir vu le premier long-métrage sorti en salle de Curry Barker — que je ne connaissais pas du tout jusqu'ici — que décidément la réussite d'une œuvre artistique, c'est surtout une question de talent.
Oui, parce que sérieusement ce long-métrage a de la gueule : sans temps mort, notamment grâce à un montage simple, mais efficace, grâce à une photographie grise, jaune tamisé par des sources de lumière artificielle, sombre, déprimante, à l'image de l'état d'esprit des personnages (même avant que le pire débarque !), grâce à une utilisation habile du format 4:3 qui renforce la proximité physique avec les êtres que l'on suit (ce qui est aidé aussi par le fait que la très grande majorité des scènes se déroulent, l'air de rien, à l'intérieur de quelque chose, sans laisser la moindre respiration extérieure, et durant la nuit !) — participant évidemment à la tension d'ensemble —, ainsi qu'à un très bon jeu d'acteurs, voire carrément magistral en ce qui concerne une interprète en particulier (je vais revenir sur ce point plus loin, avec un grand enthousiasme !).
Dans notre cinéma d'aujourd'hui, l'idée de départ paraît comme inédite. Enfin, je n'ai pas connaissance d'un autre film récent employant le même postulat. Cela m'a rappelé un épisode de La Quatrième Dimension : « The Chaser ». Sauf que dans la série, le ton avait des apparences de légèreté, alors que le fond était assez cruel, le tout pour se conclure sur un faux happy end bien vachard, faisant bien comprendre qu'il faut accepter, quelquefois, que l'on puisse ne pas avoir tout ce que l'on souhaite. Mais Obsession est parvenu, heureusement, à ne pas me donner une impression de déjà-vu, à travers une atmosphère qui grimpe très très vite dans l'horreur, une fois qu'une entité mystérieuse a pénétré dans le corps du personnage féminin principal. Quelle est la nature précise de cette entité et son pourquoi ? On ne le sait pas et c'est tant mieux, car le fait de ne pas savoir est souvent plus terrifiant que le fait de savoir. En outre, c'est toujours stimulant de laisser un large champ d'interprétation aux spectateurs. C'est malaisant (mention spéciale à la séquence de la fête !). C'est étouffant. Les éclairs de violence sont rares (ce qui ne fait que les rendre plus impactants !), mais quand ils apparaissent, le film n'y va pas du tout à moitié graphiquement (chapeau au passage aux équipes des maquillages et des effets visuels... je me répète, mais peu de budget, beaucoup de talent !).
Il y a aussi un petit côté grinçant. Si l'introduction était vue par quelqu'un qui ne sait absolument rien du film, il pourrait facilement croire qu'il est en train de visionner les premières minutes d'une comédie romantique banale. Pareil pour un autre morceau précis, s'il était extrait de tout le reste, avant que le cinéaste prenne un malin plaisir à fracasser — le choix du verbe ne doit rien au hasard — le tout avec une brutalité vraiment effroyable. On peut y voir aussi un discours sur les relations toxiques, d'emprise, avec une réelle victime à plaindre, subissant un calvaire que l'on devine particulièrement atroce. Il y a également le portrait crédible d'un jeune « nice guy » — d'un pauvre type tout de suite dépassé par les événements ; qu'il n'a pas provoqués sciemment, il faut le reconnaître... il n'est pas mal intentionné au début — qui semble avoir intégré, dans un premier temps, quelques réflexes post-#MeToo, mais dont finalement la médiocrité, l'égoïsme, la possessivité, la veulerie, la lâcheté, l'indécision, la bêtise, la faiblesse devant son désir, l'incapacité à se confronter à la réalité vont prendre sinistrement le dessus et faire que l'évitable — si le protagoniste, celui qui porte l'obsession de l'histoire, ne se comportait pas constamment comme un énorme fumier... non, mais plus j'analyse avec le recul, plus je découvre de raisons de le détester... — va devenir inévitable. C'est tout con... enfin, cela devrait être une grande évidence pour tous les cinéastes et scénaristes, mais mettre en scène des personnages avec une psychologie et des réactions — hélas — vraisemblables, ça aide à ce que le climat d'un film d'horreur soit encore plus éprouvant, plus dérangeant.
Maintenant, j'en reviens au jeu d'acteurs. D'abord, je tiens à préciser qu'il y a des stars que j'apprécie énormément, qui, à leur seul nom sur l'affiche, me font me déplacer et payer un billet de cinéma. Reste que, de temps en temps, cela fait du bien de voir de nouveaux visages, de faire connaissance avec de nouveaux talents. Alors, même s'ils ont des CV remplis de rôles secondaires dans des séries, dans d'autres films, dans des doublages, etc., on ne peut pas dire que les noms composant ici la distribution soient particulièrement familiers. Bref... comme je l'ai déjà mentionné brièvement plus haut, tous les interprètes sont très bons. Mais alors, il y en a une qui défonce absolument tout, sans le talent de laquelle tout aurait pu s'effondrer : c'est la jeune comédienne Inde Navarrette. La façon dont elle parvient à contorsionner son visage pour exprimer la possession, dont elle parvient à passer d'un calme apparent à la plus imprévisible et incontrôlée des crises de violence en une micro-seconde, à incarner la folie, la vulnérabilité, l'impuissance, la douleur... là, on comprend qu'elle est totalement digne de suivre les pas d'Isabelle Adjani dans Possession et de Mia Goth dans Pearl. Le septième art a entre les mains une artiste d'une valeur rare. J'ose espérer qu'il saura capable de continuer à la mettre en lumière et cela bien au-delà du genre de l'horreur.
Pour conclure, c'est le genre de petite pépite qui rappelle pourquoi le cinéma d'horreur demeure sans doute aujourd'hui un terrain de jeu stimulant pour les cinéastes ayant des idées et du talent, mais pas forcément des moyens financiers considérables. Le film parvient à créer quelque chose de suffisamment singulier, oppressant et humain pour marquer ainsi qu'interroger durablement l'esprit. En effet, on continue à se poser plein de questions bien après la projection sur tel élément de l'intrigue, sur tel autre. Et franchement, quand une œuvre tournée avec un budget dérisoire comme Obsession réussit à provoquer davantage de réflexion, de malaise, de tension et d'émotion que la majorité des énormes productions calibrées hollywoodiennes sorties chaque année, difficile de ne pas éprouver un grand respect devant un tel travail. Je suivrai de très près dorénavant le futur cinématographique de Curry Barker. Et, bien sûr, de tout cela émerge aussi une autre véritable révélation : Inde Navarrette. Si elle continue à bénéficier de bons projets, il ne serait pas étonnant qu'elle finisse par devenir un nom très connue du cinéma contemporain.