L’un des meilleurs films d’horreur de ces 5 dernières années.
Obsession est l’un des films d’horreur récents les plus intelligents dans sa manière de transformer un concept simple en véritable malaise psychologique. L’histoire de Bear, jeune homme maladroit travaillant dans un magasin de musique, ami avec Nikki, Ian et Sarah, pourrait d’abord ressembler à une romance classique. Bear est fou amoureux de Nikki, mais se montre incapable de lui avouer ses sentiments, malgré les tentatives maladroites de ses amis pour l’y pousser. Lors d’une de leurs soirées karaoké, il trouve enfin un moment pour lui parler en la raccompagnant chez elle. Nikki évoque ses projets, lui fait comprendre qu’il est un confident, mais rien de plus. Bear, incapable d’accepter cette réalité et cet échec, transforme sa gêne et sa frustration en désir de possession.
C’est là que le film bascule. Par frustration masculine, Bear formule un vœu à travers un simple jouet, et ce vœu est aussitôt exaucé. À partir de là, Obsession devient une chute en enfer où chaque conséquence révèle un peu plus son égoïsme, sa lâcheté et son incapacité à accepter le refus. Bear n’aime pas vraiment Nikki, il aime l’idée qu’il s’est faite d’elle. Il aime une version rêvée, disponible, déjà écrite, qui n’existe que dans son imagination. Lorsque la réalité lui résiste, il ne cherche pas à la comprendre. Il cherche à la forcer.
La grande force du film, c’est de faire de cette idée un véritable langage de cinéma. Avec peu de décors et un budget resserré, Curry Barker construit une horreur presque théâtrale, fondée sur les dialogues, les silences, les regards, les positions dans le cadre et le jeu des acteurs. Le film n’a pas besoin d’une surenchère d’effets pour installer la peur (on retrouve cela dans It Follows). Il la fait naître dans l’inconfort d’une situation. Le travail sur la lumière et l’espace est admirable. Nikki est souvent filmée comme une présence à la fois proche et inaccessible. Parfois floue, parfois isolée dans l’ombre, elle devient le centre invisible de chaque scène. Dans la scène du magasin, lorsqu’Ian et Bear parlent de la première soirée avec Nikki, elle se trouve à l’arrière-plan, exclue de la profondeur de champ. Pourtant, elle n’est jamais effacée. Au contraire, elle devient omniprésente, comme si elle englobait tout le cadre et tout l’esprit de Bear. Le film montre ainsi comment l’obsession finit par déformer le réel. Bear ne regarde plus Nikki pour ce qu’elle est, mais pour ce qu’il voudrait qu’elle devienne.
Le jeu d’acteur est l’autre pilier du film. Michael Johnston et Inde Navarrette portent cette tension avec une grande justesse. Ce qui est brillamment construit, c’est justement l’absence d’alchimie romantique évidente entre Bear et Nikki. Et c’est essentiel. On ne regarde pas deux personnages faits l’un pour l’autre que le destin empêcherait de réunir. On regarde un homme projeter une histoire sur une femme qui ne lui a rien promis. Bear ne tombe pas amoureux de Nikki telle qu’elle est, mais de la version qu’il a inventée. Dès l’ouverture, lorsqu’il répète presque la scène de sa déclaration avec Ian et Sarah, il a déjà écrit un scénario dans lequel Nikki n’a jamais vraiment eu son mot à dire. Cette absence de réciprocité crée un malaise constant. Le spectateur voit l’écart entre le fantasme de Bear et la réalité de Nikki, et c’est précisément dans cet écart que l’horreur s’installe.
Obsession ne fait pas peur parce qu’il montre une créature invraisemblable, mais parce qu’il donne une forme surnaturelle à un comportement reconnaissable. Le démon n’est pas une entité lointaine, biblique ou grotesque. Il est plus naturaliste, plus proche de nous. Il se calque sur les profils des hommes toxiques, manipulateurs, violents, culpabilisants, séquestrants. C’est précisément parce qu’il ressemble à quelque chose de réel qu’il devient aussi terrifiant.
Le film fonctionne aussi parce qu’il ne laisse jamais Bear se cacher totalement derrière le surnaturel. Il tente presque, sous notre regard, de se raconter comme une victime de l’objet, du vœu, du démon, des circonstances. Mais le film montre progressivement que cette force monstrueuse n’existe que par lui, pour lui, sous son regard. Elle agit comme la version cauchemardesque de ce qu’il voulait obtenir. Nikki devient une réponse à son manque, un corps qui attend, qui obéit, qui se conforme à ses désirs (la scène où elle attend toute une journée dans la même position le retour de Bear résume à elle seule cette horreur). Nikki n’a plus de temps à elle, plus de mouvement à elle, plus de volonté propre. Le film parle d’une dépossession. Nikki ne contrôle plus son corps, plus sa voix, plus ses gestes, plus même son esprit. Elle est encore là, parfois consciente par fragments, mais elle ne s’appartient plus. Son corps est passé dans les mains d’un autre. Le film retrouve alors les schémas du viol, de la violence conjugale et de l’emprise, où la victime cesse d’être reconnue comme un individu autonome pour devenir un corps contrôlé, utilisé, approprié. L’horreur ne vient pas seulement du fait que Nikki soit possédée, mais du fait qu’elle soit privée d’elle-même.
Les moments où la vraie Nikki refait surface sont les plus glaçantes du film. En quelques secondes, on ne voit plus une figure possédée, mais celle d'une victime prisonnière de son propre corps. Elle reprend conscience du traumatisme. Et l’une des scènes les plus violentes moralement est peut-être celle où Nikki expose sa souffrance, où elle laisse enfin apparaître l’ampleur de ce qu’elle traverse, et où Bear ne trouve presque rien d’autre à dire que quelque chose comme “c’est si horrible de m’aimer ?”. Cette réaction dit tout de lui. Même face à la souffrance de Nikki, il ramène tout à lui-même. Ce ne sont pas les dégâts qu’il lui inflige qui l’obsèdent, mais le fait qu’ils puissent devenir visibles aux yeux des autres. C’est ce qui rend Bear aussi inquiétant. Il est banal, fragile, parfois pathétique, presque touchant par moments (notamment avec son chat). Mais le film ne confond jamais sa fragilité avec une excuse. Au contraire, il montre comment cette fragilité peut devenir dangereuse lorsqu’elle refuse de se confronter à la réalité. Bear se pense victime du rejet, victime de son amour impossible, victime d’un destin cruel. Et plus le film avance, plus il devient évident qu’il est surtout l’origine de la violence qu’il prétend subir.
Ce qui fonctionne, c’est l’attachement aux personnages. Trop de films d’horreur se détachent de leurs protagonistes, les réduisent à des fonctions, à des corps destinés à mourir (Evil Dead par exemple, mais c'est assumé, et le film se joue justement de cela), à des caricatures que le public reconnaît immédiatement. Obsession, au contraire, prend le temps d’installer ses personnages. Il faut accepter ce temps d’installation parce qu’il donne ensuite toute sa puissance à l’horreur. Quand on comprend comment chacun fonctionne, chaque scène a plus de poids car il y a des enjeux. Curry Barker évite aussi le déroulé trop mécanique de nombreux films d’horreur. Ici, tout est à la fois prévisible et imprévisible. Parfois, on sent qu’un personnage va agir d’une certaine manière, et il le fait. À d’autres moments, le film déjoue nos attentes sans jamais trahir la cohérence de ses personnages. À mesure que l’horreur progresse, le voile se dissipe. Les mensonges se fissurent, l’aveuglement tombe et le fantasme laisse place à quelque chose de beaucoup plus concret et brutal.
Si vous prévoyez d’utiliser du poison, pensez d’abord à sortir l’antidote.