Si vous n’avez pas vu Obsession, je vous conseille de revenir plus tard : la suite contient assez de spoilers pour qu’aucun One Wish Willow ne puisse réparer les dégâts.


Je croyais en avoir assez vite fait le tour. Quelques jours plus tard, Obsession continuait pourtant à tourner dans ma tête. Ce n’est pas que le film m’ait laissé indifférent, bien au contraire, mais je pensais encore pouvoir le ranger assez facilement parmi ces bonnes propositions de genre dont on conserve quelques scènes, une idée efficace et le souvenir d’un réalisateur à suivre. Sauf qu’il a progressivement cessé de me faire réfléchir uniquement à lui-même. Derrière son histoire de vœu surnaturel se sont mises à apparaître des questions autrement plus familières sur l’amour, le rejet, la solitude, la validation et la difficulté que nous pouvons avoir à accepter que l’autre ne nous choisisse pas.


Je n’y arrivais pourtant pas sans attentes. Le bouche-à-oreille avait déjà largement commencé son œuvre et Curry Barker n’était plus tout à fait cet inconnu dont on aurait découvert le nom au générique de fin. Je me méfiais déjà de l’emballement autour d’Obsession, de cette tendance à transformer une réussite inattendue en œuvre de génie, comme si chaque mouvement de caméra devait nécessairement cacher une thèse anthropologique. Aujourd'hui, je doute que Barker ait prémédité chacune des implications que l’on peut projeter sur son récit, mais au fond, peu importe. Un film n’a pas besoin d’avoir consciemment formulé toutes les réflexions qu’il provoque pour avoir la valeur de les provoquer. Il peut être simpliste, excessif, parfois grossier, et continuer malgré tout à ouvrir en moi des portes qu’un cinéma autrement plus sophistiqué laisse parfois désespérément fermées.


Il suffit finalement d’un désir presque banal pour ouvrir la première : Bear aime Nikki. Ou du moins, il en est persuadé. Je crois que toute la différence est là. Ce qu’il raconte d’elle, ce qu’il prépare fébrilement avant de pouvoir enfin lui déclarer ses sentiments, dit énormément de ce qu’elle représente pour lui. Elle a été là lorsqu’il se sentait seul. Elle a été gentille avec lui. Elle l’a accompagné. Elle lui a offert quelque chose qui ressemble à une place dans le monde. Ce sont de belles raisons d’être attaché à quelqu’un, n'est-ce pas ? En cherchant à expliquer pourquoi elle compte autant pour lui, il dessine surtout le manque qu’elle vient combler dans sa propre existence. J’ai fini par me demander s’il aime réellement cette femme ou s’il aime surtout ce que sa présence lui permet de ressentir à propos de lui-même.


Et cette question me dérange précisément parce qu’elle ne concerne pas seulement Bear. À quel moment aime-t-on quelqu’un pour ce qu’il est, et à quel moment aime-t-on le reflet que son regard nous renvoie ? Combien de fois ai-je réellement désiré une personne, et combien de fois ai-je désiré la validation que représentait le fait d’être désiré par elle ? Il y a une réponse confortable qui consisterait à placer Bear très loin de soi, dans la petite case rassurante du type pathétique dont le film va progressivement révéler la monstruosité. Obsession devient autrement plus inconfortable dès lors que je suis obligé d’admettre que son mécanisme initial ne m’est pas complètement étranger.


Le film a d’ailleurs l’intelligence de lui offrir ce qu’il prétend vouloir avant même que le fantastique entre véritablement en jeu. Nikki lui tend presque la perche dans la voiture. Elle l’interroge sur ce qu’il ressent. Le réel lui offre une occasion et Bear recule. C’est peut-être la première chose très juste que Barker dit de son personnage : Bear ne souhaite pas tant obtenir une possibilité que supprimer le risque contenu dans cette possibilité. Il pourrait parler à Nikki et découvrir qu’elle partage ses sentiments. Il pourrait aussi entendre non. Il pourrait demander au One Wish Willow davantage de confiance, du courage, une capacité à changer sa propre vie, ou même la chance de rencontrer quelqu’un qui l’aime. Il choisit la seule formulation qui évacue totalement la volonté de l’autre. Il ne se change pas lui-même, il change Nikki.


Le choix est d’autant plus parlant que presque tous ceux qui l’entourent essaient, maladroitement ou non, de mettre leur existence en mouvement. Nikki envisage de partir et de poursuivre quelque chose qui lui appartient davantage. Sarah accepte que sa vie puisse bifurquer et se confronte à l’incertitude. Les autres personnages semblent encore capables de considérer leur vie comme quelque chose à construire. Bear, lui, paraît rester au même endroit. Il ne souhaite pas devenir quelqu’un, il souhaite obtenir quelqu’un.


C’est aussi pour cela que le One Wish Willow devient à mes yeux quelque chose de beaucoup plus intéressant qu’une simple machine à réaliser des souhaits. C’est presque une machine à supprimer le réel : celui dans lequel les autres ont des désirs qui ne coïncident pas forcément avec les nôtres, celui dans lequel essayer suppose parfois d’échouer, celui dans lequel aimer suppose surtout d’accepter que l’autre reste libre de partir, de décevoir et, parfois, de ne pas nous choisir. Et peut-être que vouloir quelque chose ne signifie tout simplement pas le mériter. Cela paraît évident formulé ainsi, mais une bonne partie de nos imaginaires amoureux fonctionne pourtant sur l’idée inverse : la persévérance, la sincérité ou la profondeur du sentiment finiraient nécessairement par nous donner quelque chose sur l’autre. Or une relation n’est pas une récompense que l’on débloque après avoir suffisamment désiré. Le chemin n’est pas un obstacle regrettable entre Bear et ce qu’il veut ; il fait partie de la chose elle-même. L’hésitation, la découverte de l’autre, le temps, le risque d’être rejeté et surtout la possibilité que l’autre continue de choisir sont précisément ce qui donne une valeur à la relation. En obtenant immédiatement le résultat, Bear retire au fond tout ce qui aurait pu le rendre réel.


Je ne sais pas si Barker a voulu mettre tout cela dans son bout de bois magique. Je sais simplement que c’est ce que j’y ai trouvé. Il y a d’ailleurs une image infiniment moins spectaculaire que les litres de sang à venir qui m’est restée davantage que presque tout le reste : Nikki debout devant la maison, dans cette obscurité immédiatement postérieure au vœu, silhouette banale que quelques mètres et une source de lumière suffisent soudain à rendre anormale. Rien ne se passe vraiment, et pourtant quelque chose s’est déjà déplacé. Il n’y a pas encore de monstre à regarder, simplement une personne connue dont la présence ne signifie plus tout à fait la même chose. C’est probablement le premier moment où j’ai senti que Barker possédait davantage qu’un concept malin.


Mais avant de parler véritablement du cinéaste, il faut revenir à Bear. Ou plutôt au mot que notre époque aime beaucoup lui coller : « incel ». Le mot m’intéresse presque autant que la facilité avec laquelle il est aujourd’hui employé. « Incel » ne désignait pas à l’origine une idéologie masculine haineuse. Le terme vient du « célibat involontaire », d’un espace créé à la fin des années 1990 pour permettre à des personnes seules de parler de leurs difficultés affectives, indépendamment de leur sexe ou de leur orientation. Il a depuis été récupéré, radicalisé, associé à des communautés dont la misogynie et parfois la violence sont incontestables, au point que l’usage contemporain du mot finit souvent par confondre la souffrance initialement désignée avec l’idéologie qui a pu se construire autour d’elle.

Je trouve cette confusion embarrassante parce qu’elle permet parfois de se débarrasser très vite de ce qu’il y a de plus gênant dans un personnage comme Bear. Il souffre, il est seul, il semble mal équipé pour entrer en relation avec les autres et dépend beaucoup trop du regard qu’ils portent sur lui. Rien de cela n’est encore une faute. Être seul n’est pas une faute. Ne pas savoir séduire n’est pas une faute. Être frustré de voir les autres obtenir « facilement » ce qui nous échappe ne fait pas de nous des monstres. Et je trouve sain de pouvoir écrire cela sans devoir immédiatement ajouter dix précautions morales pour rassurer tout le monde sur le fait que la misogynie est condamnable.


Ce qui m’intéresse chez Bear est précisément le moment où une souffrance légitime commence à changer de nature : je souffre de ne pas être aimé, puis j’ai besoin d’être aimé, puis je mérite d’être aimé, puis elle devrait m’aimer. C’est dans le passage de l’un à l’autre que quelque chose se corrompt. Obsession devient alors beaucoup plus intéressant que la simple charge contre un « incel loser » à laquelle on pourrait facilement le réduire. Bear n’est pas présenté comme quelqu’un qui aurait fait de sa frustration une vision du monde. C’est même ce qui le rend dérangeant. Il est banalement malheureux, maladroit, pitoyable jusqu'à en être agaçant. Michael Johnston joue d’ailleurs remarquablement cette médiocrité très humaine, au point que le personnage arrive même parfois à faire de la peine avant de devenir progressivement le gland qu'on n’a surtout pas envie de défendre. Sa réussite tient justement dans cette transformation : ne jamais changer Bear en grand méchant tout en faisant lentement disparaître notre désir de lui trouver des excuses.


Ian participe beaucoup à cette question. Il n’est évidemment pas responsable de ce que deviendra Bear, mais il incarne assez bien un malaise masculin que le film laisse traîner sans l’expliquer lourdement : à chaque tentative de vulnérabilité répondent les codes de la performance. Il faut séduire correctement, ne pas trop s’épancher, ne pas être gênant, savoir jouer le rôle. Et je me demande parfois où les hommes apprennent réellement à parler de solitude, de rejet, d’humiliation affective ou simplement du besoin d’être aimé sans transformer immédiatement tout cela en plaisanterie, en honte ou en posture. Je me demande aussi, et la question me paraît suffisamment dérangeante pour mériter d’être laissée ouverte, si mon jugement fonctionnerait exactement de la même manière si Bear était une femme et Nikki un homme. Il ne s’agit pas de prétendre que les expériences sociales masculines et féminines sont interchangeables, ni d’effacer la manière dont certaines formes de domination affectent spécifiquement les femmes. Mais j’ai du mal à croire que le besoin de validation, la peur du rejet, la jalousie ou le fantasme d’obtenir l’amour de quelqu’un soient des propriétés masculines exclusives. Et je serais sincèrement curieux de voir quels mots nous choisirions, quelles souffrances nous trouverions touchantes ou pathétiques, quelles attitudes nous jugerions inquiétantes ou romantiques si Barker avait simplement inversé ses deux personnages.


Ce qui m’amène probablement à ce que le film m’a fait le plus penser en dehors de l’amour lui-même : la manière dont nous communiquons aujourd’hui. Bear n’est pas vraiment seul. Il travaille avec des gens, boit, sort et joue avec eux. Nikki, Ian, Sarah et lui constituent même un petit groupe que l’on pourrait de loin imaginer soudé. Et pourtant personne ne dit rien. Bear aime Nikki et ne le lui dit pas lorsqu’elle lui donne l’occasion de le faire. Nikki comprend vraisemblablement une partie de ce qu’il ressent et préfère composer avec l’ambiguïté. Ian couche avec Nikki et ne le dit évidemment pas à Bear. Sarah éprouve quelque chose pour Bear et garde cela pour elle. Ils connaissent beaucoup de choses les uns sur les autres, mais les informations les plus importantes circulent toujours à côté des mots, par sous-entendus, demi-aveux, petites manipulations ou secrets. Le One Wish Willow ne crée finalement pas un groupe malade. Il arrive dans un groupe qui ne sait déjà pas parler et pousse simplement son dysfonctionnement jusqu’à l’absurde. Sarah est peut-être à ce titre le contrepoint le plus intéressant de Bear, justement parce qu’elle n’est pas parfaite non plus. Elle tait ce qu’elle ressent, attend trop longtemps pour parler, agit en partie selon son propre désir et participe donc au même problème général de communication. Mais elle essaie malgré tout d’avancer. Elle accepte que sa vie puisse bifurquer et se confronte à l’incertitude. Lorsque Bear apprendra qu’elle avait été acceptée à son école, l’information aura quelque chose de particulièrement cruel : Sarah était sur le point de commencer autre chose au moment exact où l’obsession de Bear vient interrompre définitivement ce mouvement. Là où Bear cherche continuellement un raccourci vers un résultat, Sarah avait accepté le détour.


Il est difficile de ne pas voir dans tout cela un paradoxe profondément contemporain. Jamais il n’a été aussi facile de joindre quelqu’un. Quelques secondes suffisent désormais pour envoyer un message à n’importe quelle heure, partager une photo, une chanson, un endroit, une humeur, parfois même une intimité que l’on n’aurait pas confiée aussi facilement face à face. Les applications de rencontre ont poussé cette logique encore plus loin en donnant théoriquement accès à des centaines de personnes qui ne se seraient probablement jamais croisées autrement. Et pourtant, plus l’écrit libère la parole, plus le passage au réel semble parfois la figer. On peut observer des conversations extrêmement fluides pendant des jours derrière un écran, puis un silence presque absurde lorsque deux personnes se retrouvent finalement devant deux verres et qu’il faut soutenir un regard, improviser, accepter le vide ou simplement être présent. Le rendez-vous entre Bear et Nikki prend à mes yeux une couleur particulière dans cette perspective : Bear a enfin obtenu une proximité qu’il fantasmait depuis longtemps, mais ce raccourci n’a produit aucune des choses qui construisent normalement une relation. Le résultat est là avant que le chemin ait existé.

Nous n’avons sans doute jamais autant communiqué et pourtant certaines des phrases les plus élémentaires restent parmi les plus difficiles à prononcer. Je ne pense évidemment pas qu’Obsession soit un grand traité sur les applications de rencontre ou la sociologie de la génération connectée. Mais son groupe de jeunes adultes renvoie malgré lui à quelque chose de très reconnaissable : une abondance de contact qui ne garantit absolument pas l’intimité.


Barker a d’ailleurs la bonne idée de ne faire d’aucun d’entre eux un saint. Nikki peut comprendre ce que Bear ressent et choisir de ne pas provoquer la confrontation. Ian est globalement un ami médiocre. Sarah se tait. Tous sont parfois lâches, égoïstes, maladroits, plutôt ordinaires en somme. C’est précisément ce qui compte. Nikki n’a pas besoin d’être parfaite pour que ce qui lui arrive soit abominable. Je préfère infiniment cela à une démonstration dans laquelle il faudrait sanctifier la victime pour établir clairement que le bourreau a tort. On peut être humainement discutable et conserver son droit absolu à disposer de soi.

C’est là que la zone grise entourant Bear commence progressivement à se refermer. Je ne me demande pas vraiment s’il est coupable. À terme, le film rend cette question presque trop simple. Ce qui m’intéresse davantage est de comprendre comment on continue un temps à éprouver de la compassion pour quelqu’un dont on sait pourtant qu’il est responsable, et surtout de déterminer le moment où cette compassion ne suffit plus à le suivre.


Faire le vœu est déjà moralement douteux, bien sûr. Mais Bear brise également un jouet auquel il n’a aucune raison raisonnable d’attribuer un pouvoir réel. Je peux comprendre l’impulsion, le désespoir, la stupidité, le fantasme formulé à voix haute précisément parce qu’on pense qu’il restera un fantasme. Là où Obsession devient réellement accusateur, c’est lorsqu’il transforme progressivement l’ignorance en connaissance. Bear découvre que Nikki ment. Il comprend que ses sentiments ont changé de façon impossible. Il accepte néanmoins les bénéfices de cette nouvelle relation. Il couche avec elle alors que le doute concernant sa liberté devient presque impossible à esquiver. À mesure que Nikki devient plus inquiétante, Bear ne cherche d’abord pas tant à lui rendre son autonomie qu’à rendre son propre bonheur plus confortable : il voudrait en somme conserver la femme (ou plutôt le corps) qui l’aime en supprimant simplement ce qui commence à le terrifier. C’est probablement là que se loge le meilleur de la critique du supposé « bon gars ». La gentillesse n’est pas le problème. Le problème apparaît lorsqu’elle devient un investissement dont l’autre devrait payer les intérêts. J’ai été là pour toi. Je t’ai respectée. Je t’aime bien. Je ne suis pas comme les autres. Alors pourquoi ne me choisis-tu pas ? Une morale qui ne tient que tant qu’elle ne contrarie pas trop fortement notre désir était-elle réellement une morale ?


La hotline fait tomber presque tous les derniers alibis. La véritable Nikki existe quelque part derrière ce qu’il a fabriqué. Elle souffre. Et lorsqu’elle remonte elle-même à la surface pendant que l’autre semble dormir et qu’elle le supplie, Bear ne peut plus prétendre qu’il ne sait pas. C’est probablement ici que la compassion devient impossible. Non parce que Bear cesse soudain d’être humain, mais parce qu’il continue à ramener la souffrance de Nikki vers sa propre blessure. Son premier réflexe reste de comprendre ce qu’elle dit à travers ce que cela dit de lui. Il entend une victime lui expliquer l’horreur de sa situation et continue malgré tout, l’espace de quelques instants, à recevoir cette horreur comme une forme de rejet personnel. D'ailleurs, j’apprécie le fait que Barker choisisse ce moment pour ne pas abandonner complètement la comédie noire. L’idée même de devoir appeler un service client pour comprendre les conséquences métaphysiques d’un vœu est profondément absurde. La catastrophe intime de Bear est traitée avec l’impassibilité bureaucratique d’un appareil ménager défectueux. Ce décalage pourrait désamorcer l’horreur ; il l’aggrave au contraire. La situation est d’autant plus cauchemardesque que quelqu’un, quelque part, semble considérer tout cela comme une procédure parfaitement normale.


C’est une constante du film plus importante qu’elle n’en a l’air. Obsession passe volontiers du malaise au rire puis du rire à l’effroi sans changer complètement de langage. La gêne, l’attente, une réaction qui dure un peu trop longtemps, une réponse absurdement littérale : Barker utilise souvent le même timing pour provoquer le rire et la peur. Le milliard réclamé par Ian poussera plus tard cette logique jusqu’au gag pur, tout en apportant paradoxalement l’une des informations les plus importantes du récit. Le centre de gravité de Bear, lui, n’a finalement jamais vraiment changé, à savoir lui-même. Et pourtant je refuse encore d’en faire un monstre abstrait. Lorsqu’il cherche ensuite à réparer ce qu’il a fait, je le crois sincère. Lorsqu’il comprend que sa propre mort peut être la condition nécessaire pour rendre Nikki à elle-même, son choix a du poids. Et lorsqu’il panique ensuite devant la possibilité réelle de mourir, je ne vois pas une nouvelle preuve de sa lâcheté morale mais quelque chose de très banalement humain.


C’est aussi pour cela que le début avec Sandy me semble plus intéressant rétrospectivement que je ne l’avais d’abord cru. Bear trouve son chat mort après l’ingestion de ses médicaments. Le film n’appuie pas lourdement sa responsabilité, et je n’ai pas envie de lui en inventer une que le scénario ne confirmerait pas, mais il y a déjà quelque chose de troublant dans la manière dont Bear se retrouve confronté à une conséquence provenant potentiellement de sa propre négligence et la vit essentiellement comme une catastrophe qui lui arrive. Cette relation aux conséquences ne cessera ensuite de revenir. Bear veut Nikki, mais pas cette Nikki-là. Bear veut réparer, mais pas mourir. Il avale finalement les mêmes médicaments et tente presque immédiatement de revenir sur son geste. Il veut constamment le résultat sans parvenir à supporter son prix. Pendant ce temps, Nikki paie presque tous les prix sans avoir rien demandé.


Et s’il m’aura fallu parler longtemps de Bear avant d’en arriver vraiment à elle, c’est aussi parce qu’Obsession passe énormément de temps à nous faire regarder Nikki à travers lui. Le film parle pourtant de sa dépossession avec une brutalité assez remarquable. Ce que Bear vole à Nikki ne se limite pas au droit de dire non à une relation. Son corps tout entier devient un territoire occupé. Ce corps embrasse lorsqu’elle ne voudrait peut-être pas embrasser, désire lorsqu’elle ne voudrait peut-être pas désirer, couche, attend, sourit, menace et finit par tuer tandis qu’une autre volonté semble parfois remonter derrière les mêmes yeux. La scène où elle retourne cette violence contre son propre visage est peut-être l’image la plus brutale de cette dépossession. À première vue, elle reprend tout le vocabulaire de la femme « folle » qui perd le contrôle, hurle et se mutile. Mais je la reçois presque à l’inverse : comme le bref instant où la personne prisonnière derrière ce corps ne trouve plus d’autre espace de liberté que de s’attaquer à sa propre prison. C’est atroce précisément parce qu’il ne lui reste même plus son corps comme refuge.


C’est là que l’horreur devient indispensable à ce que le film raconte. Barker n’a pas besoin d’un personnage expliquant doctement la notion de consentement. Il montre simplement un corps dont les gestes ne coïncident plus avec la volonté de la personne qui l’habite. Et tout cela s’effondrerait probablement sans Inde Navarrette. Dire qu’elle est excellente serait insuffisant parce que sa performance ne constitue pas simplement un agrément supplémentaire : elle est l’idée du film devenue chair. Il faut que je puisse avoir peur de Nikki tout en continuant à percevoir qu’elle est la personne qui subit le plus profondément ce qui est en train de se passer. Inde Navarrette réussit ce paradoxe par presque rien : une immobilité un peu trop complète, un sourire maintenu une seconde trop longtemps, un regard qui cesse momentanément de correspondre au corps qui le porte, une respiration, une rupture soudaine. Deux états d’une même femme semblent parfois occuper le même visage : celle qui existe encore quelque part et celle que le vœu a entièrement orientée autour de Bear.


Je ne sais d’ailleurs pas exactement ce qu’est cette « Freaky Nikki » et je préfère que le film ne me force pas à le savoir. Un démon serait bien moins intéressant. Je la vois davantage comme une instruction qui aurait reçu un corps : aimer Bear plus que tout au monde, plus que sa dignité, ses amis, son identité, sa propre survie. Et c’est aussi là que le film touche pour moi quelque chose de très beau dans son horreur. Le monstre n’est pas Nikki. Le monstre est la définition de l’amour contenue dans le vœu. Puisqu’au fond, que signifie « aimer quelqu’un plus que tout » une fois retirées toutes les limites qui empêchent normalement cette phrase de devenir littérale ? Si Bear est réellement tout, alors tout ce qui s’interpose entre Nikki et lui doit logiquement disparaître. Si elle ne peut véritablement pas vivre sans lui, elle ne devrait plus pouvoir fonctionner lorsqu’il quitte la pièce. Si elle doit devenir exactement la personne qu’il aime, alors son identité propre n’a plus aucun intérêt. Le vœu n’a peut-être jamais mal compris Bear. Il l’a peut-être compris trop précisément. C’est d’ailleurs ce qui rend la scène où Ian souhaite recevoir un milliard de dollars aussi drôle qu’essentielle. Ian demande quelque chose d’idiotement simple et l’obtient. Le One Wish Willow n’a pas nécessairement besoin de tordre les mots pour fabriquer l’horreur. Toute l’horreur était peut-être déjà dans le souhait de Bear.


Et le titre finit par se retourner contre lui. Au début, l’obsession semble être Nikki. C’est elle qui surveille, qui s’accroche, qui devient jalouse, intrusive, sexuelle, dangereuse. C’est elle qui reprend tout le vocabulaire de la « crazy girlfriend » que l’horreur a exploité pendant des décennies. Sauf que cette femme monstrueuse est littéralement le produit du désir de Bear. Il voulait devenir tout pour quelqu’un et découvre avec terreur ce que signifie être réellement tout pour quelqu’un. L’objet de l’obsession reçoit finalement son propre désir en pleine figure. Cela permet également à Barker de contaminer avec beaucoup d’amusement les codes de la comédie romantique, genre envers lequel je n’ai jamais caché mon immense aversion. Combien de récits nous ont vendu l’idée que l’autre devait être « tout », qu’il était impossible de vivre sans lui, que l’amour véritable abolissait les distances et transformait deux individus en une seule entité ? Ces formulations fonctionnent précisément parce que personne ne les prend vraiment au sérieux. Obsession les prend au mot, et le résultat est affreux. Il y a même quelque chose de presque jubilatoire à voir la rom-com parfaite se former dans les dernières minutes : deux êtres enfin totalement amoureux l’un de l’autre, réunis dans une réciprocité absolue, capables de s’embrasser comme si plus rien d’autre n’existait. Plus rien d’autre n’existe effectivement, à part quelques cadavres.


Je comprends pourquoi la lecture féministe du film s’est imposée. Le corps féminin transformé en objet du désir masculin, la disparition du consentement, l’image de la femme hystérique révélée comme production d’un fantasme d’homme : tout cela est là. Mais je serais frustré qu’on réduise Obsession à cela. D’abord parce que la solitude masculine, l’incapacité à verbaliser le rejet, le rapport à la valeur personnelle ou la manière dont certains hommes transforment progressivement leur frustration en droit sur autrui me semblent tout aussi importants. Ensuite parce que le film lui-même conserve une contradiction assez fascinante : une œuvre consacrée à la dépossession de Nikki continue longtemps à la raconter essentiellement depuis la subjectivité de Bear. Je connais mieux sa peur que la sienne. Je connais mieux ses frustrations, sa solitude, sa honte, son désir. La véritable Nikki reste plus distante. Ce n’est pas forcément un défaut et cela prouve aussi à quel point l’actrice est talentueuse : elle doit fabriquer par son seul jeu cette intériorité que le scénario ne lui offre pas toujours.


Curry Barker m’impressionne réellement. Pas parce qu’il aurait inventé des thèmes qu’aucun film n’avait jamais abordés, ni parce qu’il disposerait d’une sophistication formelle renversante à chaque plan. Mais parce qu’il comprend extraordinairement bien ce dont son film a besoin, et surtout ce dont il n’a pas besoin : une maison, une chambre, une porte, une lampe de chevet, une actrice immobile dans le mauvais coin du cadre. Le plan de Nikki devant la maison que j’évoquais plus tôt résume beaucoup de choses de son cinéma. Il ne se passe presque rien et pourtant l’espace domestique a déjà cessé d’être rassurant. L’utilisation des ombres joue énormément dans cette impression. Barker aime laisser un visage se perdre dans l’obscurité, réduire un personnage à une silhouette ou conserver dans le cadre une zone où l’œil cherche quelque chose sans être certain de devoir le trouver. Ce qui n’est pas montré finit parfois par peser davantage que ce qui l’est. Même chose lorsque Nikki reste simplement debout trop longtemps, observe Bear depuis un endroit inconfortable ou se déplace d’une manière dont le montage suffit à altérer légèrement la logique. L’horreur vient moins d’une apparition que d’un comportement familier décalé de quelques degrés.


La musique de Rock Burwell prolonge exactement ce malaise. Elle peut partir de quelque chose de doux, sentimental, presque rassurant, puis laisser les synthétiseurs en modifier progressivement la texture jusqu’à ce que l’émotion devienne difficile à identifier. C’est particulièrement sensible lorsque Nikki réapparaît après le vœu : l’image pourrait encore presque être tendre, mais le son a déjà commencé à nous dire que quelque chose ne correspond plus tout à fait à ce que nous regardons.

J’aime aussi la façon dont la bande-son sait disparaître ou s’interrompre brutalement. Une nappe qui se déforme, une musique qui coupe plus sèchement qu’attendu, puis le retour d’un silence presque trop présent participent à cette même économie de moyens. Le son fonctionne alors comme les ombres de Barker : il ne cherche pas à surcharger l’espace mais à retirer suffisamment de repères pour rendre le familier incertain. Et la musique finit elle aussi par reproduire le principe du film, partir d’une émotion reconnaissable et la déformer juste assez pour que la tendresse devienne inquiétante.


Le faible budget n’est alors plus quelque chose qu’il faudrait pardonner au film. Il devient presque une méthode. Barker prépare précisément ses décors et ses angles, pense son montage en amont, utilise des effets pratiques et toutes les astuces artisanales disponibles. La précision naît en partie de la nécessité. Il ne peut pas chercher son film pendant des semaines au montage ; il doit souvent l’avoir imaginé avant de tourner, et cela se sent. Ce qui ne l’empêche heureusement jamais de se souvenir qu’il réalise aussi un film d’horreur. Le chat dans le sandwich pourrait être considéré comme gratuit, voire comme une provocation un peu puérile. Le massacre de Sarah pousse quant à lui la violence jusqu’à un niveau presque obscène. La brique, le verre, le sang, les corps mutilés: Barker aime manifestement le bricolage gore et l’efficacité physique d’un trucage que l’on peut presque sentir sous ses doigts.


Je trouve pertinent qu’il accepte parfois cette gratuité. Tout n’a pas besoin d’être métaphore. Tout n’a pas besoin d’avoir un second sens. Un film d’horreur peut aussi décider qu’une idée atroce mérite d’exister parce qu’elle est atroce, drôle, dégoûtante ou simplement mémorable. À force de chercher aujourd’hui ce que chaque scène d’Obsession voudrait « dire », on risquerait presque d’oublier le plaisir très élémentaire que Barker semble prendre à salir son film. Il ne cherche jamais à le rendre trop respectable pour le genre auquel il appartient, et je lui en suis reconnaissant. Car c’est peut-être ce que le terme « elevated horror » m’a toujours paru avoir de légèrement suspect. Pourquoi faudrait-il « élever » l’horreur pour qu’elle devienne digne d’être prise au sérieux ? Pourquoi un film devrait-il choisir entre réfléchir au consentement et nous écœurer avec un sandwich au chat ? Obsession n’a pas besoin de choisir.


C’est peut-être pour cela que, bien que l’horreur soit très loin d’être mon genre de prédilection, c’est régulièrement là que je retrouve depuis quelques années certains des cinéastes qui m’intéressent le plus. It Follows, Pearl, Hereditary, Midsommar, les films de Robert Eggers et quantité d’autres propositions ont rappelé à quel point le genre peut accueillir des signatures fortes, des idées simples et une liberté que des productions plus coûteuses supportent parfois beaucoup moins bien. L’horreur reste l’un des rares endroits où l’on peut encore confier relativement peu d’argent à quelqu’un en lui demandant surtout d’avoir une idée. Curry Barker en a une. Elle ne naît évidemment pas dans le vide. Obsession porte des influences parfois très visibles, reprend des figures, des situations et des imaginaires que d’autres ont explorés avant lui. Mais être nourri par le cinéma des autres n’oblige pas à en rester prisonnier. Barker digère suffisamment ce qu’il emprunte pour que ce premier long-métrage pensé à une telle échelle finisse par parler avec sa propre voix.


Et le succès d’Obsession est, pour cette seule raison, réjouissant. D’autant qu’il n’arrive pas tout à fait seul. À quelques semaines près, Backrooms de Kane Parsons a suivi une trajectoire étonnamment voisine : autre très jeune réalisateur venu de YouTube, autre film d’horreur qui transforme un langage d’abord développé sur Internet en véritable phénomène de salles, autre succès largement porté par un public de jeunes adultes. Les deux films n’ont évidemment ni la même économie ni la même origine, mais leur apparition presque simultanée me paraît difficile à considérer comme une simple anecdote. Il y a quelque chose d’assez stimulant à voir une génération qui n’a pas attendu qu’Hollywood lui apprenne à fabriquer des images arriver aujourd’hui par les portes latérales. Barker comme Parsons ont commencé en tournant, montant et diffusant eux-mêmes leurs idées devant un public qu’ils avaient déjà appris à connaître autrement. Ils arrivent ensuite au cinéma avec des réflexes, des rythmes et parfois une naïveté que la machine industrielle n’a pas encore complètement polis. Je ne sais évidemment pas si cela annonce quoi que ce soit de durable, et deux succès ne suffisent certainement pas à proclamer l’avènement d’une nouvelle école. Mais voir deux réalisateurs aussi jeunes occuper quasiment au même moment les salles avec des propositions de genre aussi personnelles me donne au moins envie de regarder attentivement ce qui suivra.


Le risque serait évidemment qu’Hollywood en tire exactement la mauvaise conclusion. Non pas : donnons à davantage de jeunes cinéastes suffisamment peu d’argent et suffisamment de liberté pour fabriquer leurs films. Mais : identifions ceux qui fonctionnent et absorbons-les aussi vite que possible. Blumhouse a évidemment repéré une nouvelle proie. Je peux m’en inquiéter sans déjà écrire la nécrologie artistique de Barker. Davantage de moyens peuvent aussi offrir davantage de liberté, et rien ne dit que ce qui fait aujourd’hui son intérêt disparaîtra au premier contact avec une structure plus importante. Il serait assez paradoxal de passer toute une critique à défendre les zones grises pour terminer par une prophétie binaire sur la manière dont l’industrie va nécessairement le dénaturer. Je préfère simplement retenir qu’avec Obsession, il s’est imposé comme un réalisateur que j’ai désormais très envie de suivre. Et surtout, un film indépendant relativement modeste a trouvé un public immense sans casting cinq étoiles et sans budget délirant. Dans le cinéma actuel, c’est déjà suffisamment rare pour en profiter.


Il faut alors revenir à Nikki, parce que les dernières minutes donnent au film sa cruauté définitive. Bear finit par accepter la seule solution qui semble pouvoir la rendre à elle-même. Il prend les médicaments. Il panique. La « Freaky Nikki » formule alors son propre souhait et lui impose exactement ce qu’il lui avait imposé : aimer en retour avec la même absoluité. Le miroir se referme. Bear obtient enfin précisément ce qu’il voulait au début du film, quelqu’un pour qui il est tout, et pendant un instant il ressent exactement la même chose. C’est leur happy ending. Il est abominable.


Puis Bear meurt et Nikki revient. Voilà peut-être la chose la plus cruelle qu’Obsession ait à dire : la liberté n’est pas un bouton « reset ». Nikki récupère son corps et, avec lui, tout ce qui a été fait par ce corps lorsqu’il ne lui appartenait plus vraiment. Sarah, Ian et Bear restent morts. Les images restent, les blessures restent. Et il lui faudra désormais vivre avec les conséquences d’actes qu’elle n’a jamais choisis, sans jamais pouvoir expliquer rationnellement ce qu’il s’est passé. Bear a passé le film à essayer de négocier le prix du réel. Nikki termine le film condamnée à payer pour un réel qu’un autre a choisi à sa place. Être libéré ne signifie pas être rendu intact. C’est peut-être cette idée qui me poursuit davantage que toutes les autres.


Au fond, je continue à voir les limites d’Obsession, ses facilités, ses emprunts et ce qu’il peut avoir de trop évident. Mais aucune de ces réserves n’a réussi à refermer les questions qu’il a ouvertes. Qu’est-ce qu’aimer quelqu’un plutôt que vouloir être aimé par lui ? À quel moment la solitude, parfaitement légitime, devient-elle une justification que l’on utilise contre les autres ? Pourquoi avons-nous autant de mal à accepter que le désir puisse rester sans réponse ? À quel moment comprendre quelqu’un devient-il une manière de l’excuser ? Et que reste-t-il de nous lorsqu’on accepte enfin que l’autre existe réellement, c’est-à-dire qu’il possède aussi le droit de ne pas nous choisir ?


Je n’ai pas trouvé les réponses dans le film. Curry Barker non plus, sans doute. Je croyais simplement avoir vu une petite histoire de vœu maudit.


Ça suffit largement à en faire un film marquant.


Le_Bison_Rutilant
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Créée

le 21 août 2026

Critique lue 9 fois

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Moizi

le 6 juil. 2026

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le 16 juin 2026

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Les amants du sang neuf

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