Décidément, la période est propice à l’émergence de petits génies d’internet. Cette année marque peut-être la naissance d’une nouvelle génération de réalisateurs de films de genre.
Ayant justement écrit une critique de Backrooms il n’y a pas si longtemps, la comparaison avec Obsession est inévitable. Je connais moins le travail de Curry Barker avant son long métrage, mais je peux pointer la différence de traitement au niveau de la production.
Blumhouse est connu pour avoir une stratégie : donner un budget modeste à de petits projets, souvent horrifiques.
Cela donne parfois des films médiocres et peu rentables, mais la perte n’est pas catastrophique pour la maison de production.
En revanche, si l’étincelle prend et que ça marche, les bénéfices sont très vite démultipliés.
Vous n’avez pas pu le manquer : Obsession pulvérise ainsi tous les records.
La communication sur le succès du film par rapport à ses moyens ridicules fait beaucoup parler, et c’est tant mieux !
Même si c’est une info qui nous est martelée dans tous les sens, ça n’enlève pas le mérite de cette performance spectaculaire.
C’est ici l’une des principales différences : là où Kane Parsons a été repéré par un studio prestigieux qui lui a fait confiance pour Backrooms, c’était moins évident pour Curry Barker qui a dû se débrouiller avec son talent pour se démarquer.
Les deux ont récolté un montant brut mondial relativement proche et une reconnaissance artistique similaire, mais ils ne partaient clairement pas du même point de départ.
Mais trêve de contexte, parlons du film.
Bear est un homme réservé qui ne parvient pas à avouer ses sentiments à la femme dont il est amoureux.
Cette dernière, Nikki, est sa collègue directe et fait partie du même groupe d’amis.
Malgré les encouragements (un peu toxiques) de son pote, Bear se débine quand cette dernière lui offre l’opportunité de lui déclarer sa flamme.
Dans sa résignation, il utilise un "bâton magique" qu’il avait initialement prévu de lui offrir pour faire un vœu : que Nikki l’aime plus que tout au monde.
Cette action va immédiatement la changer en "Nikki la dingue" qui va tomber follement amoureuse de lui.
Bear va donc entamer la relation dont il a toujours rêvé, tout en subissant les conséquences de plus en plus désastreuses de son vœu démesuré.
Tout au long de l’histoire, Nikki va montrer des comportements obsessionnels de plus en plus extrêmes. Le concept est posé, le film a des passages profondément malaisants, voire horrifiques.
Et énonçons déjà l’évidence : quelle actrice incroyable !
On remarque très vite à quel point son regard ou son sourire peuvent être oppressants, mais surtout sa façon de se déplacer lors de certaines scènes est particulièrement cauchemardesque.
Sa silhouette est aussi très souvent montrée en contre-jour (on ne distingue parfois que ses formes), et son comportement totalement imprévisible termine d’en faire un personnage réellement terrifiant.
En général, j’essaie d’éviter le spoil (notamment sur des éléments précis), mais je vais devoir parler un peu du fond de l’histoire parce que le principal intérêt est là.
Car ce malaise est double. Au-delà de l’inconfort dans lequel nous met Nikki la dingue, en réalité elle souffre terriblement de sa condition.
Forcément, Bear ne peut pas lui rendre cet amour déraisonné (personne ne le peut).
Mais surtout, elle a parfois conscience de sa condition et est victime d’une situation qu’elle n’a pas choisie.
Finalement, on la craint autant que l’on a profondément envie qu’elle s’en sorte.
Le passage où la vraie Nikki hurle au téléphone est à glacer le sang !
Et face à cela, on a Bear. Le premier à s’inquiéter du comportement anormal de Nikki avant de finalement… s’en accommoder.
De nombreux signes vont alerter sur l’anormalité d’une telle relation, mais il choisira presque toujours d’ignorer.
Après tout, il n’en peut rien si il est timide, non ?
C’est un mec gentil, ce n’est pas juste qu’il soit célibataire. Il le mérite ce vœu, pas vrai ?
La scène de sexe marque définitivement son tournant : Il sait pertinemment qu’elle est sous son emprise à ce moment-là, mais choisit de se laisser aller à ses pulsions. Il n’y a pas d’autre mot : c’est un viol.
La lâcheté fait partie de lui, et il cherchera toujours à contourner le problème jusqu’à ce que ça en devienne invivable pour lui.
Jusqu’à la toute fin, où il prouve définitivement sa couardise. Je suis persuadé que si Nikki la dingue n’avait pas fait son vœu et qu’il avait survécu, il aurait simplement pris la fuite.
On pourrait aussi se questionner sur la différence entre la romance et l’amour, que Bear est incapable de comprendre.
Il idéalise son crush, son rêve est de vivre une romance idyllique avec elle. Son vœu un peu puéril témoigne d’une certaine immaturité quant à sa capacité à aimer.
Le plus triste est que, même si on n’en connaît pas l’ampleur, la vraie Nikki ressent réellement de l’affection pour Bear.
Voilà ce qui rend ce film brillant : il nous montre des personnages complexes pour lesquels on a de l’empathie tout en étant d’une part effrayé, d’autre part dégoûté.
Au-delà de certaines actions violentes, nous sommes confrontés à une cruauté rendue acceptable. Finalement c’est la folie de Nikki qui donne cette ambiance inquiétante, mais on est surtout dans la peau d’un homme parfaitement conscient de profiter d’une personne qui n’est pas dans son état normal.
Ainsi, l’angoisse affecte aussi bien nos sens primaires que notre morale.
À tous les niveaux, on va droit au but. La plupart des scènes sont des champs-contrechamps, il y a peu d’acteurs, peu de décors, et Curry Barker trouve la parfaite dose de subtilité nécessaire pour raconter ce qu’il a à dire.
Cela n’aurait clairement pas la même saveur s’il avait décidé d’en faire des tonnes.
Entre autres, j’apprécie particulièrement qu’il ne se soit pas attardé sur le fonctionnement des vœux et sur le magasin qui vend les bâtons magiques. Ce n’est pas ça l’important.
Cela dit, petite chipoterie :
Le passage de la tartine de chat est trop gros. Vraiment comment peut-il aller jusqu’à manger sans avoir une once de soupçon ?
Nous arrivons à la conclusion qui sera similaire à celle de Backrooms, et tout aussi positive.
Le premier long métrage de ce jeune réalisateur est incontestablement réussi. Le film de genre a souvent plus à dire qu’il n’y paraît, mais c’est surtout la maîtrise du sujet et l’excellente exécution dans la forme qui rendent Obsession diablement satisfaisant.
Vivement que l’on donne de l’argent à ce monsieur, j’ai hâte de voir ce qu’il sera capable de faire avec des moyens !