Et si les gentils étaient les plus dangereux ?

Avec Obsession, Curry Barker signe un long-métrage maîtrisé. Sous son concept fantastique hérité de La Patte de singe, le film dissimule un thriller psychologique où l'horreur ne naît finalement pas tant du surnaturel que du désir de contrôler l'autre.


Avec une réalisation sobre et maîtrisée, Barker refuse les artifices habituels du cinéma d'horreur et préfère laisser le malaise s'installer progressivement. Les plans s'étirent, les silences deviennent pesants et la photographie, dominée par une palette froide de bleus profonds que j'ai particulièrement appréciée, baigne les personnages dans des noirs denses et des ombres qui semblent peu à peu les engloutir. Sans jamais chercher l'esbroufe, sa mise en scène épouse parfaitement la lente dégradation psychologique des protagonistes.


Mais la véritable réussite du film repose avant tout sur l'interprétation d'Inde Navarrette ! Elle porte littéralement le film sur ses épaules. Elle compose un personnage en perpétuelle fragmentation. Son regard peut passer de la douceur à une détresse absolue, puis à une violence glaçante en l'espace de quelques secondes, sans que l'on ait jamais l'impression qu'elle surjoue ou qu'elle compose artificiellement son personnage. Elle ne joue pas une possédée, elle interprète une femme prisonnière de son propre corps. Une prestation physique, nuancée et d'une justesse impressionnante, qui rappelle par instants les performances de Mia Goth dans Pearl ou de Toni Collette dans Hereditary, où l'horreur naît moins du maquillage que du corps et du regard.

Quelques références m'ont également interpellé comme la scène du restaurant, lorsque Nikki dit "No... no... no...", cela m'a évoqué immédiatement Georgina dans Get Out. Qu'il s'agisse d'un hommage volontaire ou d'une simple coïncidence, le parallèle fonctionne particulièrement bien : dans les deux films, une conscience prend le contrôle d'un corps qui ne lui appartient pas.

Cette idée d'un attachement qui bascule progressivement dans l'obsession rappelle également Misery. Le parallèle se situe moins dans les intentions des personnages que dans leur comportement. Comme Annie Wilkes avec Paul Sheldon, Nikki semble incapable d'accepter une réalité qui échappe à l'image qu'elle s'est construite. L'être aimé n'est plus considéré comme un individu avec sa propre volonté, mais comme quelqu'un qui doit correspondre à un fantasme.

C'est précisément ce qui rend Obsession encore plus intéressant lorsqu'il inverse cette dynamique : Bear, que l'on pourrait initialement considérer comme la victime, révèle lui aussi une forme d'amour possessif. Son souhait n'est pas seulement d'être aimé, c'est de rendre cet amour impossible à perdre.


Mais Obsession m'a surtout donné l'impression d'être une métaphore des mécanismes d'emprise dans les relations toxiques. On y retrouve de nombreux schémas reproduits avec une étonnante précision : idéalisation, love bombing, kidnapping, culpabilisation, chantage au suicide, rage lorsque l'autre tente de reprendre son autonomie... Jusqu'à cette volonté de faire croire à la victime que tout est de sa faute.

(Comme après le meurtre de Sarah.)

Dans La Femme de ménage de Paul Feig (2025), la seconde partie m'avait sorti du récit tant les mécanismes de manipulation perdaient toute cohérence avec ce qui avait été construit auparavant. Ici, dans Obsession, malgré son postulat fantastique, les mécanismes d'emprise restent crédibles du début à la fin. Le surnaturel finit presque par devenir secondaire tant cette mécanique relationnelle occupe le premier plan.


L'un de mes petits regrets vient de la phase de love bombing. Elle est résumée par un montage d'images d'illustrations qui enchaîne rapidement les moments heureux. C'est dommage, car le film aurait gagné à prendre le temps de montrer une véritable période où tout se passe bien. Une seule séquence de bonheur partagé aurait renforcé l'emprise exercée sur Bear et rendu plus crédible cette sensation de devoir constamment "marcher sur des œufs", notamment lors de l'invitation à la soirée entre mecs.


Cette scène de soirée est d'ailleurs celle qui m'a le moins convaincu. Non pas dans son idée, mais dans son exécution. Les interactions manquent de naturel et les personnages semblent davantage placés pour faire avancer le récit que réellement présents dans une soirée entre amis. La dynamique d'emprise y perd également en subtilité. C'est pourtant précisément le moment où le film aurait pu faire intervenir ce que l'on appelle les "singes volants" : ces proches manipulés qui, consciemment ou non, participent à isoler davantage la victime. Le potentiel était pourtant là, notamment avec Ian, l'ami de Bear, qui lui dit : "Nikki traverse une passe difficile en ce moment, ça donne l'impression que tu profites un peu de la situation." Mais le film prend finalement une autre direction. L'entourage semble surtout percevoir que quelque chose ne va pas chez Nikki, sans réellement comprendre ce qui se passe.


J'ai également quelques réserves quant aux règles de cet univers fantastique. La séquence où les billets tombent du ciel est visuellement efficace, mais elle fragilise paradoxalement le concept. Si les souhaits peuvent produire des effets aussi immédiats, pourquoi Nikki aurait-elle besoin de construire toute une relation de domination pour obtenir ce qu'elle désire ? Le personnage d'Ian soulève la même interrogation lorsqu'il revient en affirmant que son vœu a fonctionné. Pourtant, le forum consacré au One Wish Willow laisse entendre qu'aucun précédent utilisateur n'a réellement pu témoigner, toutes les réponses étant prises sur le ton de l'humour (le vendeur de la fin affirme lui aussi avoir déjà formulé un vœu...). Ces incohérences ne font évidemment pas s'effondrer le récit, mais elles viennent troubler des règles qui semblaient pourtant soigneusement établies.


Là où Obsession devient réellement passionnant, c'est qu'il inverse progressivement les rôles. Le véritable danger n'est pas forcément celui qui paraît monstrueux, mais celui qui est persuadé d'agir pour le bien.

Bear formule d'abord un souhait qui semble innocent, presque enfantin. Pourtant, il comprend rapidement que Nikki n'est plus elle-même. Son déni peut s'expliquer par l'emprise qu'il subit à son tour, notamment après la phase de love bombing, mais il reste responsable des choix qu'il continue de faire, surtout lorsqu'il réalise que la véritable Nikki est prisonnière de son propre corps.

À partir de cet instant, chacune de ses décisions consiste à nier le libre arbitre de celle qu'il prétend aimer. Lorsqu'il souhaite que Nikki ne l'aime plus que comme une amie, il cherche encore à décider de ce qu'elle doit ressentir. Puis il demande à Ian de souhaiter qu'il n'ait jamais formulé son premier vœu, comme un enfant qui espère effacer sa bêtise avant que ses parents ne la découvrent, alors que Sarah est déjà morte et qu'aucun retour en arrière ne pourra réparer ce qui a été détruit.

Le moment où l'entité de Nikki est endormie et où la véritable Nikki réussit à échanger avec Bear, avec cette voix épuisée, résume parfaitement le personnage. Bear sait que c'est elle. Pourtant, sa seule réaction est de demander : "C'est si horrible d'être avec moi ?"

Cette simple phrase dit tout.

Là où Nikki est devenue monstrueuse sous l'effet du vœu, Bear, lui, le devient par ses propres choix.

À cet instant, c'est lui qui devient le véritable antagoniste. Un homme prêt à sacrifier celle qu'il aime pour préserver sa propre vision de leur relation.

Nikki est la victime de cette histoire. Le véritable antagoniste est Bear. C'est lui qui porte l'OBSESSION du titre.

Son suicide peut sembler héroïque, mais je l'ai perçu comme un dernier geste égoïste. Il abandonne Nikki seule avec deux meurtres à assumer, le traumatisme d'un viol sexuel et d'une dépossession totale de son propre corps et de son libre arbitre, ainsi que l'image de "Nikki la dingue" que le monde retiendra d'elle. Il obtient sa rédemption, elle hérite de toutes les conséquences.

C'est cette ambiguïté morale qui rend Obsession aussi intéressant. Le film ne demande pas seulement qui est le monstre. Il interroge surtout le moment où une intention innocente cesse de l'être, et jusqu'où peut mener l'illusion d'aimer quelqu'un lorsque cet amour commence par lui retirer sa liberté.


Malgré quelques règles de son univers qui auraient mérité d'être davantage précisées, Curry Barker signe un long-métrage extrêmement prometteur. Sous les apparences d'un film d'horreur fantastique, Obsession parle avant tout de consentement, de libre arbitre et de cette frontière parfois imperceptible entre aimer quelqu'un et vouloir le posséder.

F-Naophal
7
Écrit par

Créée

le 13 août 2026

Critique lue 8 fois

Obsession

Obsession

8

Plume231

le 20 mai 2026

Suivre

Her Body, Not Her Choice!

Un budget entre 750 000 et un million de dollars pour ce film d'horreur ? Eh ben, vu le nombre de bouses à 100, 200, voire 300 millions de dollars que nous chient les studios hollywoodiens par an, on...

Obsession

Obsession

7

Sergent_Pepper

le 16 juin 2026

Suivre

Les amants du sang neuf

L’actualité cinématographique est plus généralement occupée par les crashs en série des blockbusters dépassant les 100 millions de budget que par le phénomène, bien plus rare, d’un film comme...

Obsession

Obsession

8

Behind_the_Mask

le 15 mai 2026

Suivre

Coeur qui soupire doit se méfier de ce qu'il désire

La voilà donc la nouvelle bête horrifique, le nouveau phénomène de festival au bouche-à-oreille des plus flatteurs et à l'enthousiasme bien suspect.Le masqué, lui, s'est tout d'abord beaucoup méfié...

Obsession

Obsession

7

F-Naophal

le 13 août 2026

Suivre

Et si les gentils étaient les plus dangereux ?

Avec Obsession, Curry Barker signe un long-métrage maîtrisé. Sous son concept fantastique hérité de La Patte de singe, le film dissimule un thriller psychologique où l'horreur ne naît finalement pas...