Onibaba de Kaneto Shindō est un film brut. La faim, le désir, l’ennui, la sauvagerie y montent comme une fièvre. Ces deux femmes, belle-mère et bru, survivent au bord d’un trou, perdues dans une mer de roseaux. Elles traquent les samouraïs égarés, les tuent, les dépouillent, jettent les corps dans le puits. Leur quotidien est mécanique, presque primitif : tuer, manger, dormir, recommencer.
Quand Hachi annonce la mort du fils/mari, aucun deuil, aucune larme. Et la jeune femme glisse vers le désir sans transition, comme si c’était la seule chose encore vivante en elle. Ses courses nocturnes dans les roseaux sont parmi les images les plus troublantes et les plus belles du film.
La vieille, elle, se décompose intérieurement. Sa jalousie n’est pas seulement morale, elle est charnelle. Le masque Hannya arrive alors comme une tentative désespérée de reprendre le pouvoir. Shindô détourne le mythe : le démon n’est plus le mal, mais le visage de la frustration, du désir refoulé.
La fin est brutale : la jeune s’échappe en sautant par-dessus le trou, la vieille y chute. On peut y voir un geste de libération, mais rien n’est vraiment résolu car il ne reste que le vent, les roseaux, et ce vide au milieu du monde. Comme si rien ne changeait vraiment.
Et ce qui frappe, c’est à quel point Shindô filme tout cela. C’est précis, presque clinique, mais sans froideur. Les corps sont filmés de près, la sueur colle à la peau, les visages brillent sous une lumière blanche et écrasante. On finit par sentir la chaleur, l’odeur, la fatigue. Puis le film est porté par un magnifique noir et blanc et par une bande-son animale, quelque part entre la transe et la menace.
Onibaba est une œuvre sensorielle, sauvage et lucide, qui montre ce qu’il reste de l’humain lorsque les structures sociales et morales se sont effondrées et qui trouve, dans le désir même, une force aussi vitale que destructrice. Un chef-d'œuvre du cinéma japonais !