À la suite de ma découverte de L’Odyssée, l’envie m’a titillé de redécouvrir Oppenheimer, de lui offrir une seconde chance après un premier visionnage en salle qui m’avait laissé plutôt mitigé quant à la capacité de Nolan à embrasser le genre du biopic. Grand bien m’en a pris.


Faut comprendre, en 2023, je commençais à remettre ma foi dans le cinéma à grand spectacle en question. Lorsque je revisite mon top de l’époque, je constate que mes préoccupations se tournaient davantage vers les portraits intimes convoquant le rire ou les larmes que vers la rigidité formelle : Simple comme Sylvain, The Fabelmans, Le Livre des Solutions, The Lost King, Marcel le coquillage... À l’exception de Babylon ou du Garçon et le Héron (qui cache lui aussi derrière ses images spectaculaires un récit presque thérapeutique), le dernier-né de Nolan avait probablement eu du mal à y trouver sa place.


D’autant que, si ma mémoire ne me fait pas défaut, le principal défaut que j’imputais alors au film concernait précisément son montage et son découpage : précipités, brusques, expédiant les scènes les unes après les autres comme les traverses d’un chemin de fer écrasées sous le poids des wagons. Entendez par là des séquences que je peinais à saisir tant le scénario ne cherchait plus à nous prendre la main comme il le faisait encore 10 ans auparavant. Les noms se succédaient. Les dates avaient du mal à faire sens. Les timelines se bousculaient. Et le personnage de Lewis Strauss, campé par un Robert Downey Jr. d'une froideur délicieusement détestable, me laissait perplexe quant à sa véritable nécessité dans le récit. Tout comme cette dernière heure de procès en huis clos qui suivait directement le test Trinity, faisant retomber le souffle épique comme la pâte d’un gâteau trop cuit.


En somme, j’avais autant eu du mal à comprendre l’histoire qu’à entrer en empathie avec son héros (magnétique Cillian Murphy, nonobstant). Nolan avait été trop gourmand. À force de vouloir embrasser un sujet aussi vaste et complexe, il s’était brûlé les ailes, perdu dans son propre labyrinthe. Du film, je n’avais finalement conservé qu’une seule certitude : son fabuleux score, aussi poétique que strident, et la confirmation d’un talent qu’il allait désormais falloir surveiller de très très près : Ludwig Göransson.


Seulement ça, c’était il y a trois ans. C’était avant que L’Odyssée ne vienne s’échouer sur nos côtes et m’aide à revoir à la hausse une œuvre que j’avais probablement trop vite expédiée aux oubliettes, victime d’un jugement hâtif et d’une sensibilité qui varie parfois autant qu’un compteur Geiger au milieu d’une zone radioactive. Alors prenons quelques minutes pour reparler du cas Oppenheimer, ce Nolan que j’ai trop longtemps mésestimé et sur lequel j’aimerais aujourd’hui faire mon mea culpa.


Tout commence par une soif de connaissance. Apprendre avant de créer. Écouter la musique avant de chercher à la composer soi-même : Can you hear the music ? Une question qui résonne comme un appel à la curiosité, à découvrir ce qui se dissimume derrière le voile des choses. S'ensuit une visite de l’Europe avec ce cow-boy maigrelet partant à la rencontre des plus grands esprits qui ont façonné la physique moderne. Et une fois encore, Nolan fracture sa narration. Il fragmente le récit en 3 temps partir de dispositifs de déposition et de jugement qui nous aident progressivement à remonter le fil du temps. Difficile de ne pas penser à The Social Network dans cette manière de construire / raconter un homme à travers le regard des autres et les conséquences de ses actes. Pour comprendre son œuvre, il faut comprendre sa vie. C'est le pari du biopic, c'est notre appétence pour les gossip, de ce besoin de faire sens, de remettre les choses dans leur contexte.


Oppenheimer n'est pas un biopic au sens traditionnel du terme. Nolan ne cherche pas vraiment à raconter une vie de manière exhaustive ou pédagogique. Il ne filme pas tant l'homme mais plutôt une idée, une onde de choc, un point de rupture dans l'histoire de l'humanité, la cause qui a abouti à cette conséquence désastreuse. Cette fameuse réaction en chaîne dont il est question au sujet de la physique quantique répond, fait corps avec cette fragmentation permanente du récit. Elle épouse au parfaitement son sujet. Tout fuse à cent à l'heure. Et les questions s'enchaînent à l'image d'une tempête sous le crâne :


Qui était réellement Robert J. Oppenheimer ? Un scientifique visionnaire ? Un patriote américain ou un sympathisant communiste ? Un traitre ou un héros ? Un monstre ou un génie ? A l'instar de Prométhée qui vola le feu sacré des dieux, le fruit de la connaissance pour les hommes, l'invention d'Oppenheimer, débouchant sur 3 siècles de progrès scientifique, l'acmé de l'esprit humain, pour donner naissance à une arme de destruction massive. Ce paradoxe est le noyau atomique du film : le monde quantique accepte les contradictions. Une particule peut exister à plusieurs endroits à la fois. Deux états opposés peuvent cohabiter simultanément. Pourquoi alors l'homme échapperait-il à cette logique ?


Robert J. Oppenheimer était à la fois idéaliste et opportuniste. Humaniste et artisan de mort. Patriote et dissident. Visionnaire et aveugle. Toute cette tensions sous-jacente reflète également une époque, les années 40, où le monde semble partir dans toutes les directions à la fois. Les esprits crépitent, les questions s'enchaînent, on remet en cause, les idéologies rentrent en collision, les frontières bougent. C'est une période faste, riche en protéines. Puis surgit la guerre. Tout se réagence, l'évolution se doit de servir un parti, une cause, un dogme : Eux ou Nous. La fatalité. L'abstraction qui était si belle devient obligatoirement concrète, au service d'un mal qui échappe à la théorie, trop objective pour prévoir la suite des évènements.


Or, cette suite, nous la connaissons. A l'image du Titanic, nous savons bien que tout ceci va finir d'une vilaine et tragique manière. Que tous ses esprits qui pétillent comme dans une cour de récré, cherchant à repousser les limites de la science et de la connaissance, ne vont aboutir qu'à embraser le monde. C'est le résultat de la chute d'une étoile : la supernova est merveilleuse, mais le danger qu'elle renferme brûlant. L'esprit humain adopte la même logique.


Le prix du progrès : l'idée presque terrifiante selon laquelle les plus grandes avancées de l'humanité naissent souvent dans ses heures les plus sombres. La guerre demeure une horreur absolue. Cependant, elle a pourtant permis certaines des découvertes les plus révolutionnaires de notre histoire. De même : « Larguer la bombe atomique sur des villes du Japon sauvera des vies. » dit un général d'armée. Encore un paradoxe. Le sommet du savoir devient simultanément le sommet de la destruction.


Tous les héros de Nolan partagent ce même défaut : ils se pensent suffisamment exceptionnels pour pouvoir négocier avec les règles du monde avant que celles-ci ne viennent finalement les rattraper. Oppenheimer ne fait pas exception. Le génie ne garantit jamais la sagesse. Au contraire, il consume, brûle par les deux bouts. Comment un homme capable de voir aussi loin a-t-il pu se montrer aussi aveugle ? C'est probablement un autre conflit passionnant du film : sa morale, sa philosophie, ses convictions politiques, sa vie sentimentale... Tout ceci rentre se heurt avec son travail. Creuser sa vie, c'est tenter d'effleurer tout ce paradoxe que je citais plus haut. Nolan parvient à superposer cette question si théorique sur l'intime, à faire jaillir de ses problématiques physiques et politiques des notions plus humaines, plus palpables.


Note pour moi-même : j'ai toujours trouvé ça plutôt admirable les films qui réussissent à remplacer la notion d'enjeu, au centre de toute dramaturgie, par celle de morale ténue. Ce que je veux dire par-là, c'est qu'en connaissant déjà l'histoire, du moins son résultat, le scénariste nous prive du coût ou de la surprise du dénouement. Et pourtant, notre attention ne vacille pas une seconde, trop obsédés que nous sommes par la lutte qui se joue sous nos yeux entre l'euphorie de voir un tel projet mis sur pied (le recrutement de l'équipe ressemble quasiment à un film de casse) et les conséquences qui vont en découler. Une ironie dramatique diffuse qui, par soustraction d'un élément essentiel, en augmente (paradoxalement) la charge émotive.


La contradiction qui habite Oppenheimer m'a fasciné durant ce second visionnage. Il est égocentrique, névrosé, séducteur invétéré, profondément instable, se poussant à croire que le monde lui est redevable pour ensuite essayer de se faire porter en croix comme si cela pourrait le destituer de l'horreur qu'il a engendré. En ceci, la dernière heure m'est apparue comme plus nécessaire et inévitable, cette fois. Il n'est pas seulement question de rendre compte d'une vie, mais également d'une dissonance. Malgré son titre de père de la bombe atomique, malgré son génie, Oppenheimer reste un homme fondamentalement faillible et hanté par ses conflits intérieurs. Un pont que l'on pourrait tirer avec Alan Turing dans Imitation Game, bien que le travail de Nolan soit plus documenté et réaliste, sans doute.


Nolan ne cherche donc jamais à héroïser son protagoniste, ni même à le condamner. Il essaie de le comprendre, simplement. Avec curiosité. Avec fascination parfois. Mais sans jamais lui offrir le confort du jugement moral. La bombe qu'il a aidé à construire, dans l'idée de garantir une paix universelle, ne produira finalement qu'une nouvelle course à l'armement, et une nouvelle guerre plus froide, plus longue, plus venimeuse. Contrairement à la physique quantique, la bêtise humaine ne semble connaître aucune limite. Et lorsque le scientifique passera le reste de sa vie à tenter d'alerter le monde sur le danger qu'il a lui-même contribué à créer, il sera déjà trop tard.


En fin de compte, Oppenheimer marque peut-être un tournant dans la filmographie de Nolan. Une appréciation pour les récits plus amers et âpres, moins immédiatement jugeables au premier regard. Avec l'âge, le palais se fait plus exigeant et les zones grises deviennent souvent plus intéressantes que les certitudes héroïques. Quoi de mieux, donc, que dresser par la suite le portrait d'un héros remettant en cause sa foi, dérivant au grès d'une Odyssée tortueuse vers une terre qu'il fuit et dont la légende le surpasse. Deux rock star séparés par 3000 années de guerres et de désillusions.

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le 17 juil. 2026

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