Synopsis
Dans les années 20, J.Robert Oppenheimer est un jeune étudiant en chimie à Harvard qui s'envole pour l’Europe et se passionne de physique quantique à Cambridge. Par la suite chercheur en Allemagne, Oppenheimer subit de plein fouet la haine anti-juive. Cela le pousse à retourner aux Etats-Unis, où il poursuivra comme but la création d’une grande école de physique théorique. A ce moment-là, il est loin de se douter qu’il sera le directeur du projet Manhattan et contribuera à la mort de centaine de milliers de personnes. Il n’est pas encore devenu “la mort, le destructeur de mondes”.
Fiche technique
C’est cette réalité tragique que Nolan a décidé de mettre en scène. Oppenheimer est un film lourd, doté d’un casting d’une grande qualité : Cillian Murphy dans le rôle principal, Emily Blunt, Florence Pugh, Matt Damon et Robert Downey Junior dans les rôles secondaires les plus récurrents. A la musique on retrouve Ludwing Goransson, lauréat d’un oscar pour la musique de Black Panther (2018) puis de deux autres pour Oppenheimer et Sinners (2025), il est également connu pour avoir composé la BO de The Mandalorian et Tenet. Hoyte Van Hoytema, directeur de la photographie sur le mythique Interstellar ainsi que Tenet et Dunkerque, il travaille à encore une fois avec Nolan, cette fois-ci sur Oppenheimer. Doté d’un budget de 100 millions d’euros, Oppenheimer est un OVNI dans l’horizon Hollywoodien de 2023, de par son ton grave et sérieux, sa densité, il se distingue du paysage, composé entre autres de Barbie, Wonka, Spider-Man Across the Spider Verse ou encore Super Mario.
Résumé
Le film se déroule dans une chronologie non linéaire avec 3 temporalités distinctes : l’émergence du docteur Oppenheimer des années 20 à 40, de Cambridge à Los Alamos ; son audition quant au maintien de son habilitation en 1954 et l’audience de confirmation de Strauss comme ministre du commerce, lorsqu’il est interrogé sur Oppenheimer, en 1959. L’histoire est ici résumée par ordre chronologique.
Nolan retrace la vie d’Oppenheimer de ses études jusqu’à la Guerre Froide, en somme, tout ce qui le mènera à diriger le projet Manhattan puis à en subir les conséquences. En 1926, J.Robert Oppenheimer, 22 ans, est pris de mal du pays et d'anxiété alors qu'il étudie au Cavendish Laboratory de Cambridge, sous la direction de l'exigeant Patrick Blackett. Après avoir terminé son doctorat en physique à l'Université de Göttingen en Allemagne où il a travaillé avec l’éminant physicien Werner Heisenberg, Oppenheimer retourne aux États-Unis et espère y faire avancer la physique théorique. Il commence à enseigner à l'Université de Californie à Berkeley. Il rencontre des personnalités telles qu'Ernest Lawrence qui met l'accent sur les applications pratiques ; Jean Tatlock, membre du Parti communiste américain avec qui il entretient une relation amoureuse ; et sa future épouse, Katherine Puening, biologiste et ex-communiste.
Le général de l'armée américaine Leslie Groves vient à la rencontre d’Oppenheimer pour le recruter en tant que directeur du projet Manhattan visant à développer une bombe atomique après qu'Oppenheimer ait assuré à Groves qu'il n'avait aucune sympathie communiste. Oppenheimer, qui est juif, est particulièrement motivé par la possibilité que les nazis aient un programme d'armes nucléaires en cours, dirigé par son ancien collègue, Heisenberg. Oppenheimer rassemble une équipe de scientifiques à Los Alamos, au Nouveau-Mexique, pour créer la bombe, dans l'intention qu'elle sauvera le monde malgré ses répercussions mondiales potentielles. À un moment donné, lui et Albert Einstein discutent en effet de la possibilité théorique qu'une telle bombe puisse déclencher une réaction en chaîne qui pourrait détruire le monde. Par la suite, il sera avancé que la probabilité que cela arrive est proche de 0.
Quand l'Allemagne capitule, certains des scientifiques du projet doutent de la pertinence de le continuer. Néanmoins, la bombe est terminée et le test Trinity est mené avec succès juste avant la conférence de Potsdam. Le président américain Harry S. Truman décide de larguer une bombe atomique sur Hiroshima et Nagasaki, forçant la reddition du Japon et propulsant Oppenheimer aux yeux du public en tant que "père de la bombe atomique". Hanté par l'immense destruction et des souffrances causées par les bombes Oppenheimer rencontre Truman pour inciter à la retenue dans le développement d'armes encore plus destructrices. Truman s’amuse de la détresse d'Oppenheimer, qu'il perçoit comme une faiblesse, et insiste sur le fait que lui seul, en tant que président, porte la responsabilité de l'utilisation de la bombe (dans le contexte de la scène, ce n’était pas un acte de bienveillance mais de moquerie dans le but de rabaisser Oppenheimer). Dans la réalité, Truman l’a même qualifié de “cry baby”.
Oppenheimer plaide contre la poursuite du développement nucléaire, en particulier la bombe à hydrogène, se positionnant contre son collègue du projet Manhattan, Edward Teller. Sa position devient un point de discorde au milieu de la guerre froide avec l'Union soviétique. Lewis Strauss, président de la Commission de l'énergie atomique des États-Unis, en veut à Oppenheimer pour avoir publiquement rejeté les préoccupations de Strauss concernant l'exportation d'isotopes radioactifs et, selon sa conviction de l'avoir dénigré auprès d’Einstein. Lors d'une audience destinée à retirer Oppenheimer de l'influence politique, il est trahi par le témoignage de Teller et d'autres associés, et Strauss exploite les relations d'Oppenheimer avec des communistes et d'anciens communistes, tels que Tatlock et le frère d'Oppenheimer, Frank. L'habilitation de sécurité d'Oppenheimer est révoquée, son image publique détruite et son influence politique neutralisée. Plus tard, lors d'une audience de confirmation au Sénat sur la nomination de Strauss au poste de secrétaire au commerce, les motivations personnelles de Strauss dans la chute d'Oppenheimer sont révélées par le journaliste David Hill, et Strauss n'est pas confirmé.
Analyse
Oppenheimer, le prophète
J. Robert Oppenheimer est un personnage compliqué à déchiffrer. Dans les deux premières heures du film se dégage l’annonce du prophécie. Son protagoniste, Oppenheimer, est élevé au rang d’une figure mystique. Elles se concentrent sur l’avènement du scientifique, de la découverte de sa passion pour la physique quantique jusqu’au projet Manhattan. Il va recruter des chercheurs pour mener à bien sa quête tel le Messie s’entourerait d’apôtres. A cela s’entremêlent des scènes représentant des atomes, des flashs lumineux et des explosions[1;2]. Ces présages annoncent dès lors sa destinée et contribuent à la prophétisation du chercheur. D’un point de vue technique, on peut également saluer le travail de Nolan et son équipe qui ont réalisé ces superbes scènes par des effets pratiques et non virtuels.
Jusqu’à la dernière partie du film, Oppenheimer demeure focalisé sur la mission qui lui a été attribué. La dichotomie entre la couleur et le noir et blanc a une place majeure dans le film. Nolan déclare que la majorité des passages en couleur étaye les expériences subjectives d’Oppenheimer, tandis que celles plus objectives de son histoire du point de vue d’un personnage différent est présentée dans la chronologie en noir et blanc. Alors, Oppenheimer est un film profondément subjectif où seul ce qui l’a mené jusqu’à l’aboutissement du projet Manhattan est montré. Bien qu’elles occupent une place importante, les femmes ne sont pas traitées comme des personnages à part mais seulement par le prisme de leurs relations sexuelles et amoureuses avec Oppenheimer. Par ailleurs, la mort de son amante, interprétée par Florence Pugh, le poussera encore davantage à se concentrer exclusivement sur sa mission. Plus largement, on peut établir un parallèle entre la physique quantique et les relations amoureuses d’Oppenheimer. Du fait de leur nature ondulatoire, il est impossible de connaître avec certitude la position des électrons. Cette incertitude se retrouve également chez Oppenheimer qui ne parvient pas à comprendre les femmes qu’il aime. Cela rappelle bien-sûr un dialogue entre lui et Jean, où il ne saisit pas du tout ce qu’attend son amante. La situation devient presque comique lorsque l’on met en regard cette incompréhension avec la physique quantique, amorçant que la propre science d’Oppenheimer finira par le dépasser. Le savoir qu’il pensait détenir dans la paume de sa main en glisse progressivement sans qu’il puisse y faire quoique ce soit. En prime, au début du film, le premier plan en couleurs est accompagné du titre “Fission”[3], soit l’éclatement d’un atome pour produire de l’énergie, c’est le principe de la bombe A, tandis celui en noir et blanc a le titre “fusion”[4], la bombe H, à laquelle s’oppose Oppenheimer. Tout comme sa création, il est lui-même en fission, déchiré entre ses passions et les conséquences de ses choix.
Dans ce long-métrage, ce qui n’est pas montré est jugé inutile à la progression du scientifique dans sa quête comme le sont par exemple ses enfants, qu’il délaisse totalement. Il en est de même du largage des bombes nucléaires sur Hiroshima et Nagasaki. Après la réussite de l’essai nucléaire “Trinity”[5], le général Leslie Groves lui propose de venir avec lui au Japon, Oppenheimer décline et demande “Pourquoi ?”. Il a fait ce qu’il jugeait nécessaire pour son pays et ça s’arrête là. Cette scène d’explosion est d’ailleurs grandiose, elle a été réalisée avec de vrais explosifs et avait laissé toute la salle bouche bée. Le ralenti et le compte à rebours était très bien utilisés. Ce n’est donc pas l’usage de la bombe qui est une fin en soi mais sa création, une fois effectuée, cela marque un point final à sa quête. Bien qu’il semble finalement exprimer des remords dans la dernière partie du film, la guerre ne semblait être pour lui que l’occasion de faire avancer la science et traduit une perception du monde limitée. Sa relation avec le général Leslie l’illustre bien, il était déchiré entre son patriotisme et le devoir qu’il pensait devoir accomplir pour sa nation et ses motivations purement scientifiques. Lui et Leslie entretiennent ambiguë, mêlant rivalité, conflit et amitié, mais à la fin il y a une fission entre eux deux. Après Hiroshima, le militaire exclue tout questionnement moral et soutient le développement de l’arsenal nucléaire, se rangeant alors derrière l’establishment militaire.
Ainsi, en érigeant Oppenheimer au rang de Messie totalement absorbée par sa mission scientifique, le film restreint volontairement son champ de vision. Les conséquences politiques et humaines demeurent d’abord hors-champs, comme si elles échappaient à sa conscience. Mais une fois la guerre terminée, cette position ne pourra plus être maintenue. L’Amérique d’après-guerre, qui l’a d’abord érigé en héros “père de la bombe atomique”, le système qu’il a défendu, s’est retourné contre lui. Les USA se replient dans une atmosphère de paranoïa et de suspicion à l’égard du communisme : la “Red Scare”, aussi connue sous le nom de “McCarthyism”.
L’absurdité des Etats-Unis post-WWII
La réussite du projet Manhattan et sa mise en exécution marque un basculement majeur, non seulement dans la vie d’Oppenheimer, mais aussi dans l’histoire des relations internationales. Alors que la bombe atomique met fin à la Seconde Guerre mondiale, elle ouvre simultanément une nouvelle ère dominée par la peur et la méfiance. Le film dresse le portait d’une Amérique paranoïaque à l’égard du communisme, transformant les anciens héros et n’importe quel civil en suspects potentiels. Dans ce contexte, soupçons, rivalités et stratégies de pouvoir redéfinissent les rapports entre individus. C’est cette Amérique anxieuse et contradictoire que Nolan met en lumière, révélant comment la création d’Oppenheimer devient le point de départ d’une société obsédée par sa propre destruction. Là où l’ennemi de la Seconde Guerre Mondiale était de l’autre côté du Pacifique et de l’Atlantique, il est désormais supposé être au sein même du territoire national.
Convoqué par le nouveau président Harry Truman, Oppenheimer semble perdu[6;7] dans le bureau ovale, le président et ses hommes discutent avec légèreté de quelle ville nuke. Quand Kyoto est proposée, un conseiller s’y oppose car il y a passé sa lune de miel. Toute l’absurdité de cette scène montre le dédain des USA au meurtre de centaines de milliers d’innocents alors que des communications japonaises interceptées indiquent que leur capitulation est imminente. Il ne s'agit plus de mettre un terme à cette guerre mais à remporter une guerre d’ego et avertir l’Union Soviétique contre laquelle il envisage déjà une guerre après la capitulation du Japon. Les USA, sortant tout juste d’une guerre contre le fascisme allemand et italien se comporte pourtant comme ces fascsistes.
En 1941, le Smith Act criminalise les opinions communistes et anarchistes, le militantisme pour ces causes, leur enseignement ou l’appartenance à des associations propageant ces idéologies. Parmi les premières victimes se trouvent les scientifiques, plus ouverts à la collaboration scientifique avec les soviétiques ils sont naturellement suspectés d’espionnage.
Après être devenu un des porte-paroles de l’opposition à la bombe H, Oppenheimer devient une gêne à éliminer pour le gouvernement américain. La troisième heure du film se concentre donc sur son interrogatoire puis l’audition de Lewis Strauss au Sénat. Le Sénat lance une audition de sécurité à l’encontre d’Oppenheimer, utilisant comme prétexte sa proximité passée à des mouvements communistes, l’activisme de son frère et sa relation avec la défunte Jean. Jean, qui, dans la folie paranoïaque a été tué par le gouvernement américain vers 1941. Durant la scène de son prétendu suicide on peut en effet apercevoir des mains gantées l’étrangler. Pour en revenir à cette audition de securité initiée en huit-clos par la Commission à l’Energie Atomique (CEA), en 1954. Elle n’est qu’un procès truqué et lancé par le seul ressentiment de ce politicien médiocre de Lewis Strauss, le président du CEA. Oppenheimer bénéficiera de l’impressionnant témoignage de Kitty, sa femme, bien qu’au courant de sa relation hors-mariage comme le rappelle la scène du point de vue de Kitty où Jean et Oppenheimer sont soudainement nus l’un sur l’autre. La musique “Kitty Comes to Testify”[8;9] joue un rôle majeur tout au cours de son témoignage. Le piano lent et sobre joue une mélodie tandis que Kitty répond aux questions. Au fur et à mesure, elle ne fait que monter en intensité. L’épouse du chercheur prend de plus en plus l’ascendant sur ses détracteurs malhonnêtes grâce à sa vivacité d’esprit et sa logique. Cette musique est peut-être la meilleure du film, même en fermant les yeux et en enlevant les dialogues on peut entendre le déroulé des échanges. Les cordes d’archet se précipitent ensuite quand Strauss apparaît furieux à l’écran. La musique est ainsi calquée sur les pensées et sentiments de Strauss qui se précipite vers la défaite. Le déni se transforme rapidement en fureur bouillonnante entre 3min48 et 3min52, et quelques secondes plus tard, le thème malveillant en deux notes se fait entendre. La harpe se fait entendre en arrière-plan, les violons reviennent avec rage, et même le piétinement - le piétinement - fait une apparition réelle dans la partition alors que l'accumulation accompagne Strauss qui s'effondre de rage et Roger Robb lançant une dernière attaque sur Oppenheimer jusqu'à ce que le scientifique prononce sa dernière phrase choc et que la musique cesse (je reviendrai dessus plus tard).
L’audition d’Oppenheimer, orchestrée par le ressentiment politique et la peur idéologique déroule un script déjà écrit dont la conséquence est irréversible (le retrait de l’habilitation d’Oppenheimer et sa décrédibilisation). Pourtant, derrière ce procès truqué se dessine une réalité plus complexe. Car si le gouvernement instrumentalise son passé pour l’écarter, il est aussi confronté aux conséquences de ses choix qui continuent de le poursuivre. Dès lors, le film interroge la responsabilité individuelle d’Oppenheimer et, au-delà, celle de tout être humain face aux conséquences de ses actions et sa responsabilité morale.
Le destructeur de monde
Quel est le but de Nolan en nous livrant cet opus ? Est-ce simplement de montrer l’aboutissement du projet Manhattan et la red scare ? Non, sinon ils auraient montré Hiroshima et Nagasaki. Lors de la scène finale du film, Oppenheimer demande à Einstein s’il se rappelle des calculs vérifiant la probabilité de détruire le monde dans une réaction en chaîne. Oppenheimer rajoute qu’il est soulagé que cela ne soit pas arrivé mais Einstein lui répond que si, c’est arrivé. Ils ont détruit le monde différemment mais ils l’ont détruit. Cette réaction en chaine tant crainte n’a pas eu lieu dans l’atmosphère mais en-dessus, dans l’esprit de l’homme et les relations internationales. La course à l’armement est lancée et pour Oppenheimer, elle ne risque de se conclure que par une guerre nucléaire sans vainqueur. Ainsi, le film traite bien d’un homme qui a perdu le contrôle de sa création et en paie le prix. Alors, si Oppenheimer, promis à accomplir de grandes choses de par sa mystification, peut-être y avait-il déjà des prélaques de qui il deviendrait : le destructeur de mondes.
Un premier est indice prend la forme d’une pomme empoisonnée[10] par le jeune Oppenheimer pour se venger de son professeur qui l’a empêché d’assister à une conférence de Niels Bohr. Finalement, l’étudiant se ressaisit en jetant le fruit mortel à la corbeille. On a là la première tentation au péché originel symbolisé par la pomme de la connaissance pervertie par l'hubris du savoir. Tout comme Prométhée a volé le feu pour le donner aux hommes, Oppenheimer créera la bombe atomique. Oppenheimer sera aussi tenté par le péché de chair et ne saura y résister avec Jean. Sa mort le poussera encore plus vers le péché en renforçant son investissement dans le projet Manhattan. Cette fois-ci, il ne refusera pas la pomme représentée par la bombe atomique.
Avant de revenir à son audience, il est nécessaire de rappeler une scène du début du film lorsqu’Oppenheimer enseigne la mécanique quantique. Un élève lui demande “comment la lumière peut-elle à la fois être une particule et une onde”, question à laquelle il répond “Ce n’est pas possible, mais ça marche. C’est ça le paradoxe”. Lors de sa confrontation avec le procureur, il essaie d’expliquer qu’il ne peut pas être le seul responsable des horreurs commises avec la bombe atomique. Mais en essayant de s’expliquer, il confirme simultanément sa propre culpabilité. Dans le même temps, la musique s’intensifie, un bourdonnement se fait entendre, la lumière devient aussi puissante que pendant “Trinity” et des scènes représentant des phénomènes ondulatoires sont mises en scène. Le bruit et la lumière se combinent et deviennent de plus en plus fort à mesure qu’il se contredit, jusqu’à ce qu’il ne puisse plus le nier et que la pièce devienne silencieuse. Tout comme la lumière, il vit un véritable paradoxe. Le sien est un paradoxe moral des plus terribles : celui d’être à la fois coupable et innocent d’avoir condamné l’humanité.
Finalement, Robert Oppenheimer n’apparaît pas comme le prophète annoncé au début, pas pour de bonnes choses en tout cas, mais comme le pécheur parmi les pécheurs. Un homme condamné à vivre avec une faute impossible à expier tant sa gravité est grande. Mais face à une si grande douleur, Oppenheimer avait-il au moins les moyens de l’éviter ou est-elle froidement injuste ? Comme traité précédemment, Oppenheimer rejette une première fois la pomme symbolisant le péché originel. Plus tard, alors qu’il pense être le choix numéro un, le général Leslie lui affirme qu’il ne l’est pas et que d’autres scientifiques sont envisagés. Il pouvait donc refuser son offre sans remord, mais il ne l’a pas fait. Oppenheimer avait pourtant été prévenu par Rabelais, quatre siècles plus tôt : “Science sans conscience n’est que ruine de l’âme”. Aussi cultivé que l’était Oppenheimer, il est fort possible qu’il avait connaissance de cette citation, pourtant il n’en a eu que faire et s’est enfoncé vers sa propre fission.
Dans la même idée, on peut citer George Bernanos dans La France Contre les robots, “Un monde gagné pour la Technique est perdu pour la Liberté”. D’ailleurs, lors de son interrogatoire, Oppenheimer a répété plusieurs fois que la bombe atomique était une réussite pour la science. En pensant combattre le nazisme et son autoritarisme, il a fait sombrer le monde dans une forme différente de violence. Où l’autorité est désormais régie par le nombre de têtes nucléaires dont un Etat dispose. Contrairement à Rabelais, Bernanos et certains de ses collègues scientifiques, Oppenheimer a été aveuglé par l’antique adage de la fin justifie les moyens, déjà critiqué par Aristote.
Oppenheimer est un film grandiose qui ne perd pas son but de vu, malgré son genre biopic, souvent vide de sens et se contentant d’adapter une page Wikipédia en live-action, Nolan délivre un véritable message moral et politique en nous interrogeant sur les conséquences de nos actions. D’abord mystifié, prophétique, Oppenheimer devient un héros national avant de devenir la cible d’une Amérique paranoïaque où les puissants tordent le droit comme bon leur semble tant que cela sert leurs intérêts. La structure même du récit et l’emboitement de différentes temporalité nous conduit ainsi à la chute du Messie au pécheur. Oppenheimer n’est pas exempté de tout défaut, on pourrait par exemple parler de la manière de filmer très basique. Les mouvements de caméras ne reflètent pas une réelle signification et l’essentiel des plans sont des plans larges ou champs-contrechamps au niveau de la poitrine avec un léger traveling pour donner du mouvement. Il y également les changements de ratio incessants en fonction de la caméra qui filmait, parfois plusieurs fois dans la même scène, ce qui est difficilement justifiable. En bref, Nolan a fait du Nolan : il a misé sur l’essentiel, l’efficacité. Oppenheimer incarne un paradoxe cauchemardesque, à la fois créateur et destructeur, innocent et coupable d’avoir ouvert une ère où l’humanité possède les moyens de s’autodétruire. Ce n’est pas seulement Oppenheimer qui est jugé, mais l’homme moderne lui-même. Jusqu’où la soif de pouvoir et de connaissance va-t-elle aller ? Pour ce qui est d’Oppenheimer, la personne, non le personnage, il gardait espoir en l’avènement d’une prise de conscience collective qui saura répondre aux défis de la science.