Peacock
6.2
Peacock

Film de Bernhard Wenger (2024)

Porté par une mise en scène timide mais ingénieuse et un acteur principal au jeu subtil, Peacock de Bernhard Wenger est un film malin auquel il ne manque pas grand chose pour être très bon.


Matthias est un homme à tout faire et à tout savoir. Il travaille dans une société, celle de son père, visant à mettre à disposition des clients des individus capables de les accompagner dans n'importe quel domaine de la vie. Père aviateur, mari colérique, amateur d'art brillant par son éloquence dans les sorties mondaines, Matthias se révèle être un employé modèle. Il n'y a que dans sa vie privée qu'il ne parvient pas à se révéler tel qu'il est...


Ce qui frappera tout au long du film, d'abord, c'est ce luxe, du moins ce confort, dans lequel évolue notre personnage principal interprété de manière touchante et naïve par un Albrecht Schuch capable de jongler efficacement entre ce regard de circonstance au sourire commercial et ces instants où l'émotion sincère cherche à se frayer un chemin derrière le masque.

Le cadre est travaillé, les perspectives nous donnent à voir la longueur des bâtiments, leur profondeur s'étendant de pièces en pièces derrière de multiples portes et l'ordre qui règne au moyen d'effets de symétrie presque à la Wes Anderson. Ce décor traduit le côté bien propre sur soi de Matthias, qui ne dira jamais un mot de travers, se contentera d'être là, de répondre à ce qu'on attend de lui. Le monde de l'argent figurant à l'écran rejoint celui des convenances, du paraître. Dans Peacock, on se pavane comme le paon.



La réussite du film tient dans ces moments dans lesquels les émotions de Matthias sont confrontées à sa vie. L'irruption de l'anormalité se fait par le son, presque de manière surnaturelle. Un bourdonnement sonore digne d'un film de science-fiction viendra nous rappeler la culpabilité qu'il ressent quand il comprend que le mari d'une femme qu'il aide a été quitté en partie grâce à l'aide qu'il a apporté à son ex-femme.

De même, sa femme, lassée par son absence de réaction, de présence d'esprit, voire même d'opinion cherchera à bousculer ce quotidien réglé comme du papier à musique. Un joli plan nous montrera l'irruption d'un grand et majestueux chien au milieu d'un salon chic. Ce chien, presque immobile, figeant Matthias à sa vue et semblant ne pas être à sa place, nous évoquera, de façon lointaine, l'arrivée du surnaturel telle que l'on peut la voir par exemple dans Twin Peaks de David Lynch et Mark Frost avec ce cheval blanc qui apparaît au milieu de nulle part quand quelque chose d'inexplicable s'apprête à arriver.


Inexplicable. C'est un mot que Matthias porte dans nombres de ses discours. "Je ne sais pas" sera l'une de ses paroles les plus prononcées. Pourtant on constate que Matthias en sait des choses, même beaucoup, sur la musique, l'aviation et toutes sortes de sujets pointus. Le film s'ouvre sur une scène qui résume à elle seule cette situation. Après un concert de violoncelle aux accents atonaux, les réactions autour de lui se font très partagées, comme chez n'importe quel public de non-initiés. L'étrangeté dérange, ce qui froisse l'oreille aussi. Et là dessus, ce sont les connaissances acquises par Matthias qui lui permettent de comprendre l'oeuvre, la comparer et donc, d'offrir à son auditoire une clé de lecture l'invitant à s'ouvrir à cet art qu'ils rejettent. Mais... Est-ce son opinion qu'il exprime ou ce qu'il lui a été demandé de dire à la suite de ses lectures ? La seconde option semble la plus évidente quand on regarde la suite du film. Et on touche là une de ses subtilités : l'apprentissage nous permet de nous ouvrir aux sujets particuliers mais trompe-t-il notre opinion ? Masque-t-on notre avis sincère derrière des connaissances ? Sommes-nous honnêtes avec nous-même ou épate-t-on la galerie pour se faire accepter dans certains milieux fermés ? Imite-t-on l'avis général ?


Matthias a été profondément touché aux larmes par un spectacle d'art contemporain, au point de devoir quitter la salle. Dans ce spectacle l'artiste lâche prise, se couvrant de peinture et s'élançant sur la toile, son mouvement, purement pulsionnel, se faisant art. On comprend que quelque chose se révèle à lui, l'immensité de son ignorance quant à lui-même et ses propres aspirations et ses émotions.

Le château de carte luxueux de papa s'effondre. Le fils ne sera plus la créature obéissante.

La scène finale nous offre à voir un jeune homme dans son plus simple appareil, couvert de boue faisant irruption dans le monde de son père, un dîner mondain aux nombreux convives, une démonstration d'élégance et de pouvoir.

Le film nous offre alors un spectre très large des réactions d'un tel public quand on le dérange dans ses convenances. La caméra suit Matthias. Quelques contrechamps sur les visages du public ainsi que des remarques nous font passer par toutes les émotions possibles.

Il y a la surprise, le dégout, le scandale, la honte.

Puis, et parce qu'il faut trouver un sens à cette étrangeté, la réaction se fait soupçonneuse. On pense que Matthias fait le show, que tout cela était prévu. On entend quelques rires, puis des applaudissements.

Mais applaudit-on l'audace ? Applaudit-on l'art ? Applaudit-on par imitation de nos voisins qui applaudissent ? Ou applaudit-on pour masquer la gêne ressentie, cette honte, ce "cringe" qui ressort si souvent de la bouche des plus jeunes et avec lequel nous sommes prisonniers ?

Peut-être tient-on là le plus beau moment du film. Matthias nous offre peut-être l'instant dans lequel il est le plus authentique et le moment de sa vie dans lequel il s'exprimera tel qu'il est et tel qu'il pense que la vie devrait être, comme jamais il ne l'a fait auparavant. Pourtant, on ne le croira pas. On pensera à une performance.

Sommes-nous condamnés à nous révéler masqués à jamais ? Passerons-nous notre vie à faire le show aux yeux des autres ?


Qu'importe... Le plus beau dans tout cela c'est peut-être de se laisser tomber dans l'eau glaciale, nager jusqu'au bord, se hisser, courir dans l'herbe au loin rejoindre la forêt pour y retrouver l'être primitif.


Mieux vaut embrasser le dionysiaque en nous, plutôt que de rester le fils à papa toute notre vie...


Bon vent Matthias !


Montsalvat
7
Écrit par

Cet utilisateur l'a également ajouté à sa liste Vus en 2025

Créée

le 5 août 2025

Modifiée

le 8 août 2025

Critique lue 20 fois

Montsalvat

Écrit par

Critique lue 20 fois

1

D'autres avis sur Peacock

Peacock

Peacock

7

Cinephile-doux

8134 critiques

Loués soient mes proches

Pour taper paon (ce n'est pas une faute d'orthographe) dans le mille, Bernhard Wenger a de qui ternir, inspiré par ses compatriotes cinéastes autrichiens (Hausner, Seidl, voire Haneke) même si l'on...

le 22 juin 2025

Peacock

Peacock

7

CineVerse

214 critiques

Partenaire Particulier

Prix du public du Festival des Arcs, Peacock de Bernhard Wenger réagit sans être réac’ à la manufacture de soi dans une société de plus en plus superficielle. Être ou ne pas être ? Pour Matthias...

le 8 mai 2025

Peacock

Peacock

4

Morrinson

2174 critiques

Mise en abîme de la coquille vide

Un film aussi drôle par moments qu'agaçant à d'autres, aussi pertinent sur certaines observations morales de notre époque qu'en manque patent de subtilité dans la manière de l'exprimer... Peacock...

le 3 oct. 2025

Du même critique

Ne Zha

Ne Zha

4

Montsalvat

20 critiques

Le phénomène en demi-teinte

J'ai entendu quelques mots sur le succès colossal en Chine de la suite de ce film. À l'heure où j'écris ces lignes, le rouleau compresseur Ne Zha 2 n'est pas encore sorti en France. J'étais néanmoins...

le 2 avr. 2025

Alterlove

Alterlove

8

Montsalvat

20 critiques

La beauté des amours éphémères

Expérience d'amour véritable et rêve éveillé, Alterlove est un petit film qui ne paye pas de mine au premier regard, à la forme simple, mais qui se révèle plus intéressant qu'il n'y paraît. Nous...

le 26 avr. 2025

Crooked Wing

Crooked Wing

7

Montsalvat

20 critiques

Le monde industriel dialogue avec l'immensité du ciel

These New Puritans aura mis du temps avant de sortir son petit dernier et en tant qu'amoureux de leur musique depuis plus de dix ans maintenant, autant dire que je l'ai attendu avec impatience. À...

le 23 mai 2025