Il y a d'un côté ceux qui disent que John McTiernan est sûrement l'un des auteurs étatsuniens les plus sous-estimés des années 80-90 et, de l'autre, il y a ceux qui répondront qu'on en fait peut-être un peu trop en le présentant ainsi.

En ce qui me concerne – et je pense que la note que j'attribue à ce Die Hard trahira très vite ma position – je fais clairement partie de la première catégorie. Sans discussion aucune.


J'adore ce film.

Je l'adore parce que c'est vraiment du pur cinéma. Sans la mise-en-scène de McTiernan, tout tomberait lamentablement à plat tant ce genre de film ne repose que sur ça.

Pensez-vous donc : un flic qui doit libérer un building d'une prise d'otage, en soi, qu'est-ce qu'on en a à foutre ?

Que c'est d'un plat ! Vu mille fois ! De quoi s'émoustiller à peine dix minutes avant de s'endormir face aux convenances habituelles à base de ressorts dramatiques usés.

Et c'est là que la patte McTiernan se fait tout de suite sentir. Notamment par sa capacité à aller tout de suite à l'essentiel.


Prenez juste cette intro. Rien que cette intro...

En littéralement une minute et demie, tout ce qui concerne le personnage principal – un certain John McClane – est déjà posé. Même plus que tout...

On sait qu'il est flic, marié, qu'il vient de New-York et qu'il arrive à Los Angeles pour fêter Noël avec femme et enfant.

Alors certes, vous pourriez répliquer à ça qu'on n'a pas non plus besoin d'un quart d'heure pour simplement poser si peu. Sauf qu'il faut aussi considérer la manière dont c'est posé.

Notre bonhomme n'a pas l'air très à l'aise dans cet avion. Alors pourquoi sa femme a eu cette idée saugrenue d'aller se carapater à l'autre bout des États-Unis avec les gosses ? On dirait bien qu'il y a de l'eau dans le gaz entre monsieur et madame McClane, et cela depuis un bon bout de temps. Mais alors dans ce cas pourquoi John garde-t-il son alliance au doigt ? Au bout du compte, on dirait bien que Monsieur semble en pleine mission reconquête, d'où le gros nounours.


Ces éléments, on n'est certes pas obligé de le griller, mais il y a clairement moyen de le déduire. Tout comme il y a moyen de déduire tout ce qui oppose McClane à cette Amérique de l'autre côte, ou plutôt devrait-on dire cette Amérique de l'autre bord : ces gens des bureaux et des avions, ces golden boys pour qui le travail n'implique aucune sueur ni aucune douleur, au point qu'ils jugent digne (et pertinent) d'échanger des histoire de mise au point avec ses orteils.

On sent le mépris et l'énervement de McClane pour ces hommes qui n'ont pas vraiment de problème ; voire pour ces hommes qui, de son point de vue, n'en sont pas vraiment, ce dont on aura d'ailleurs l'occasion de reparler plus tard vu que c'est une composante centrale de ce film

Tout ça est donc contenu en une seule et grosse minute-et-demie, donc.

J'en serais presque à laisser de côté le fait que cette histoire d'orteils n'a pas non plus été posée là par hasard, au regard des scènes d'action à venir car, même sans ça, on ne peut que tous constater la remarquable efficacité de l'écriture.

Pas de fioriture, direct to the point, et tout en sachant éviter le piège du didactisme plat. L'essentiel du film étant ailleurs, on ne s'attarde pas bêtement sur les présentations. Et voilà comment, en même pas cinq minutes, tous nos acteurs sont déjà en route vers le centre d'intérêt du film : la Nakatomi Plaza.


On le néglige trop souvent, mais le cinéma d'action est avant tout un cinéma d'espace ; c'est un cinéma qui raconte et donne à voir un lieu via sa manière de l'investir par l'action, et qui ne donne d'ailleurs du relief à ses personnages que par leur capacité à détourner les espaces de leurs fonctions initiales au service de leurs actions.

C'est James Bond qui transforme le pourtour monégasque en circuit pour courses poursuites dangereuses. C'est Huang Fai-Hong qui transforme un grenier à riz en arène dantesque à grands coups d'échelles. Ou bien c'est Eggsy qui sème ses adversaires en faisant du parkour à partir des singularités urbaine.

L'essence même du cinéma d'action passe par une forme de réenchantement de l'espace quotidien en détournant leurs fonctions au service d'une prouesse qui réempuissance les individus par leur capacité à dépasser les carcans physiques qu'on leur impose. Et en cela, Die Hard prend donc pour postulat d'investir l'espace le plus minéral, écrasant et déshumanisant qui soit en faisant le choix du building d'affaires lambda. Un building appartenant à la Fox initialement (faut-il y voir un clin d'œil ?) et que, le temps d'une fiction, le film se décide à rebaptiser Nakatomi.


Or, qu'est-ce que Die Hard si ce n'est un film d'action qui se pose pour contrainte de se réduire à ce seul lieu totalement aseptisé qu'est la Nakatomi Plaza ?

L'espace est paradoxalement restreint et peu diversifié. C'est même tellement resserré que j'aime à voir ce Die Hard comme une forme originale (et lourdement copiée par la suite) de huis-clos d'action.

De là, McTiernan est donc appeler à jouer de chaque singularité : sous-sols, hall d'entrée, ascenseurs, conduites d'ascenseur, conduites d'aération, locaux techniques, toit, penthouse, jusqu'à la verticalité... En conséquence, la mise-en-scène s'oblige à tous des jeux de raccords et de marquages visuels afin de permettre au spectateur de se repérer et de spacialiser les enjeux. Et c'est tout con mais ça passe parfois juste par des regards tournés vers le haut quand on désigne l'adversaire situé aux étages supérieurs, voire même par un poster de femme à poil qui sert de point d'accroche au regard.

Non mais, juste ça. Juste ce poster ! Il a du sens d'être là car on est dans le local technique. On imagine bien un ouvrier se foutre ça là presque comme un défi et une appropriation, en sachant pertinent que personne ne viendra l'y déloger car il est le seul à y passer, donc ça donne du crédit au lieu et ça épaissit à peu de frais la narration environnementale mais ça permet aussi au spectateur de comprendre quand McClane est revenu sur ses pas et a retrouvé la sortie des couloirs menant au toit. C'est tout con mais, encore et toujours, c'est diablement efficace. C'est du cinéma remarquablement maîtrisé.


Alors après, j'entends bien que l'action pour l'action ne suffit pas à faire un film. Mais justement, à ce niveau-là, je trouve là encore que Die Hard sait trouver un équilibre très intéressant entre l'aspect régressif et expéditif auquel invite le genre d'un côté, et de l'autre l'exigence d'un propos et d'un regard qui le singularise en tant que film à part entière.

Or, pour ce Die Hard, McTiernan a donc décidé de nous ressortir juste après son Predator (et cela malgré la présence d'un duo de scénaristes différent) la carte de la revitalisation de l'homme par sa revilirisation primitive. Sauf qu'ici, il transpose l'enjeu du soldat à celui de l'homme contemporain des villes.

Ainsi John McClane est-il ce genre de bonhomme que le monde moderne tend à déclasser, voire même à castrer. Plus d'Ouest à conquérir, plus de nazis à désosser, plus de rouges dignes d'être repoussés, qu'ils soient coréens, viets ou même russes (vu leur état en 1988). Une situation qui fait que les vrais mecs sacrément burnés comme John n'ont plus vraiment leur place dans ce monde de gestionnaires du pactole amassé. Même Holy préfère le sobre et classe Takagi à son mari besogneux.

Et c'est donc par la résurgence d'une nouvelle crise ponctuelle – qui plus est générée par une altérité visant à profiter de l'endormissement général des États-Unis – hier le Predator, aujourd'hui le soldat d'Europe de l'Est – que le rappel aux fondamentaux va s'opérer.

Die Hard ne raconte rien de plus et rien de moins que ça : un retour à l'état primitif des choses,

durant lequel la Nakatomi Plaza sera littéralement ramenée, à la fin, à l'état de jungle,

et durant lequel les vrais hommes vont se réaffirmer dans toute leur virilité, tandis que les hommes de papier n'ayant jamais rien connu d'autre que le confort et l'hypocrisie sociale seront rappelés à la dure réalité de la sélection naturelle.

Et autant ce genre de propos ne me parle pas du tout, autant je me dois bien de reconnaître que ça dit quelque chose.


Parce qu'encore aujourd'hui, Die Hard transpire toute son époque et toute sa société d'origine.

On est aux temps de la reaganisation profonde des États-Unis, avec George Bush Sr. comme continuateur. Et s'il n'est clairement pas le seul de son genre et de son époque à se faire le chantre de l'übermensch étatsunien, Die Hard présente là encore ce grand mérite de le faire avec efficacité et sagacité.

Car pour moi qui ressors fraîchement de la quadrilogie Arme fatale, j'avoue que l'effet d'effet de contraste qui s'opère avec la saga de Richard Donner a été sacrément saisissant. C'est que, dans Die Hard, tout viriliste qu'on soit, on sait néanmoins d'où on parle et on a d'ailleurs la présence d'esprit de savoir présenter ses cinquante nuances de burnes.

Parce que, d'accord, à la fin c'est bien John McClane qui repart avec la seule nana du film – à savoir la Princesse Peach, laquelle étant d'ailleurs habillée en rose (tout un symbole) – mais il n'empêche malgré tout que, tout au long de son parcours de réempuissancement, notre mâle alpha ultime a dû composer avec une multitude d'altérités masculines, lesquelles n'étant pas nécessairement traitées de manière binaire.


Alors certes, il y a bien ces sous-hommes qu'on présente comme des guignols tels le voisin de l'avion, le chef de police angelin ou bien encore le collège tête-à-claques de Holy, mais à côté de ça, il y a aussi des figures qui nuancent cette approche : d'un côté il y a tous ces adjuvants que le film valorise alors qu'ils ne collent pas à l'image du va-t-en-guerre bodybuildé, comme le sont des personnages tels que Takagi, Argyle ou bien encore Al Powell. Et puis, à l'inverse, on retrouvera dans ce film ces gros bras dont le sort va être très vite expédié à cause de leur manque de jugeote, qu'il s'agisse des agents Johnson ou bien de Karl le revanchard.

D'ailleurs, à bien considérer le jeu des alliés et des opposants à John McClane, on constatera que le propre de ses alliés tient au fait qu'ils sont des mecs d'en bas ; des mecs de terrain qui savent reconnaître rapidement la nature des gens. Ainsi Powell a beau être un brin empoté et Argyle un jeune baratineur qui a su se dégoter un bon plan avec lequel il reste malgré tout en décalage, qu'ils n'en restent pas moins tous les deux des gens vrais ; des gens en opposition à tous ces hommes n'ayant connu que la vie de coton et qui sont déconnectés de l'essentiel.

Ainsi, il y a dans Die Hard une déclinaison sociale du principe initial de Predator qui confère au propos du film une dimension plus subtile et nuancée. Et pour le coup, cet enrichissement du traitement d'opposition de bonhommes se retrouve aussi dans la manière dont McTiernan articule l'antagonisme construit entre McClane et Hans Grüber.


D'ailleurs, à mes yeux, cette relation entre McClane et Grüber est vraiment l'élément-clef de l'intrigue qui m'accroche à chaque visionnage.

Loin de l'opposition basique entre le gentil vraiment gentil et le méchant vraiment méchant, l'opposition entre McClane et Grüber tient plus de la partie d'échecs entre grands maîtres ; préfigurant par ailleurs à l'avance le schéma du prochain film de McTiernan, à savoir À la poursuite d'Octobre rouge.

Au fond, Grüber et McClane sont des bonhommes de la même trempe que seules les circonstances mettent en opposition. Aucun des deux n'aime cet endroit, n'apprécie ces gens et est venu ici de guettée de cœur. Tous deux ici sont venus à Nakatomi Plaza pour y chercher quelque chose de précis et de précieux mais, manque de pot pour eux deux, le projet de l'un vient parasiter le projet de l'autre.


En cela, cette opposition est jubilatoire parce qu'elle tient de la passe d'armes. Tous deux sont malins, méthodiques, observateurs, sachant déduire les choses et s'adapter en fonction des coups de l'adversaire. La partie est d'autant plus jouissive que chacun des deux joueurs ne joue pas selon les mêmes règles. McClane a un objectif simple – récupérer sa femme – et peut ainsi négliger tout un paquet de considérations... mais il est seul (ou presque) pour y parvenir.

Grüber, lui, nourrit des objectifs plus contraignants dont celui de s'enfuir au nez et à la barbe des autorités. Il a l'avantage de la maîtrise du lieu, de disposer de pions sur place et surtout de pouvoir tuer un peu qui il souhaite si nécessaire.

Tout ça poserait presque Grüber comme une sorte d'alter ego de McClane. Il a la même épaisseur d'homme qu'il s'est forgée sur le terrain et ressent d'ailleurs le même mépris à l'encontre de ces baratineurs de la côte Est. On percevrait presque, au début de l'intrigue, une forme de respect de la part de John comme de Holy, comme si, après tout, le jeu capitaliste était un jeu pervers parmi tant d'autres et que celui du voisin de l'Est valait bien celui d'ici. Un homme, un vrai, au fond, fait avec les règles qu'on lui donne.

Seulement voilà, il a fallu qu'au bout du compte,

Grüber se batte pour de l'argent et non pour des idéaux...

...signe qu'au fond, il avait fini lui aussi par se laisser corrompre par le monde nouveau, et justifiant dès lors que McClane en fasse aussi une lutte de principe.


Ce retournement, certes entendable au regard du genre dans lequel ce film s'inscrit, n'en reste pas moins – il est vrai – une facilité bien commode qui ramène ce film à son propre cadre, celui des actioners étatsuniens de la fin des années 80.

C'est d'ailleurs toute la limite de ce film : il tire sa force du fait de jouer fort habilement d'un genre très codifié mais la perd en parallèle par ces concessions qu'il accepte de faire a l'égard de ce même genre.

Et c'est sur son final que le film concède le plus, je l'avoue à mon plus grand dam.

C'est notamment ce flingue, au moment du duel final, tenu par McClane au niveau de l'entrejambe comme un gigantesque braquemart, au cas où on aurait pas capté la symbolique.

Ou bien encore c'est ce pendu qui revient d'entre les morts – même après une demi-heure d'apnée – pour permettre à Al de retrouver toute sa virilité en tirant à nouveau son coup... Un truc très... années 80, dira-t-on.

Je reconnais que ça amoindrit la prouesse et que ça nécessiterait certainement, en termes de notation personnelle, un petit point en moins par rapport à ce que devrait être mon niveau de recommandation.

Cependant, je ne peux ignorer en contrepartie à quel point ce film occupe une place centrale dans ma filmographie.

C'est bien simple, j'adore ce film. Je l'ai déjà vu un nombre incalculable de fois et, même en l'ayant revu récemment (au cours de l'été 2026), force m'est de constater que je reste désespérément sous le charme.

Pour l'anecdote, je me souviens avoir cherché, lors de mon dernier visionnage, à m'absenter une petite minute, attendant simplement le premier temps mort pour cela. Seulement voilà, au bout d'un moment, j'ai bien été contraint de faire une pause car ce film ne contient vraiment AUCUN temps mort.

Or, pour moi, c'est ça Die Hard. C'est justement la quintessence de ce cinéma d'action étatsunien diablement efficace, pensé et poli de bout en bout, au service d'une époque qu'il célèbre, à tort ou à raison.


Donc oui, désespérément, je continuerai à faire partie de ceux qui considèrent que McTiernan est un auteur sous-côté par rapport aux gens de son temps et que, de son époque, Die Hard se posera sûrement comme le plus beau des testaments.

Créée

le 31 janv. 2019

Modifiée

le 11 août 2026

Critique lue 376 fois

Critique lue 376 fois

8
2

D'autres avis sur Piège de cristal

Piège de cristal

Piège de cristal

9

Gand-Alf

le 1 août 2016

Suivre

Une nouvelle race de héros.

Alors que les muscles huilés de Sylvester Stallone et d'Arnold Schwarzenegger règnent en maîtres sur le cinéma d'action, que les coups de tatanes de Jean-Claude Van Damme et de Steven Seagal...

Piège de cristal

Piège de cristal

9

B_Jérémy

le 13 août 2022

Suivre

Jésus, Marie, mère de Dieu !

Est-ce que quelqu'un me reçoit ? Nakatomi Plaza aux mains des terroristes. Ils ont pris au moins 30 otages. Je répète. Un nombre inconnu de terroristes avec des armes automatiques occupent le...

Piège de cristal

Piège de cristal

7

Docteur_Jivago

le 31 juil. 2014

Suivre

Maîtrise de l'Espace

Yeah ! ça c'est du cinéma d'action qu'on aime ! Après une rapide présentation du contexte et de la situation, John McTiernan rentre dans le vif du sujet et John McClane se retrouve en pantalon, pied...

Du même critique

Tenet

Tenet

4

lhomme-grenouille

le 27 août 2020

Suivre

L’histoire de l’homme qui avançait en reculant

Il y a quelques semaines de cela je revoyais « Inception » et j’écrivais ceci : « A bien tout prendre, pour moi, il n’y a qu’un seul vrai problème à cet « Inception » (mais de taille) : c’est la...

Ad Astra

Ad Astra

5

lhomme-grenouille

le 20 sept. 2019

Suivre

Fade Astra

Et en voilà un de plus. Un auteur supplémentaire qui se risque à explorer l’espace… L’air de rien, en se lançant sur cette voie, James Gray se glisse dans le sillage de grands noms du cinéma tels que...

Disclosure Day

Disclosure Day

2

lhomme-grenouille

le 10 juin 2026

Suivre

Minority Brainrot

Vous aimez Steven Spielberg ? Le grand ? Le vrai ?Eh bien, mettez la main sur Rencontre du Troisième type et (re)voyez-le vous.Revoyez-le vous parce que – je vous le dis – ce n’est pas avec ce...