Il faut tout de suite comprendre que cette histoire est un théâtre où tout le monde ment, soit en inventant, soit en exagérant, soit en croyant à ses propres fables. Cela commence par un flash-back raconté par Bill Dannreuther, qui semble avoir connu tout le gratin européen et américain, qui affirme être un bon pote de Rita Hayworth, qui recase dans une de ses villas le chef du Fouquet's : exagère-t-il ou non ? Après tout, il n'est, ici, que Billy Boy, le boy, justement, d'un quatuor de la pègre aux origines tout autant embrouillées, et dont les trognes sont dignes d'un Fellini : Peterson, somptueusement incarné (en hauteur et largeur) par le fantastique Robert Morley ; le major Jack Ross (Ivor Barnard), gnome lugubre qui, tout en étant un ancien officier de Sa Majesté, est obsédé par la grandeur perdue de Hitler et de Mussolin ; O' Horror alias Julius O' Hara, le "farfadet irlandais", joué par Peter Lore, qui révèle qu'au Chili, figurez-vous, 'O'Hara est un nom très répandu, depuis que tant d'Allemands qui y résident ont choisi de s'appeler ainsi, allez savoir pourquoi… et enfin Ravello (Marco Tulli), pour le quota italien de la mafia.
Tout ce beau monde attend d'embarquer, pour ce qui était alors l'East Africa Protectorate, afin de faire main basse sur un gisement d'uranium. Car on est dans les années 50, et ce ne sont plus les mines d'or du roi Salomon que les aventuriers cherchent en Afrique, c'est l'uranium, dont personne ne sait vraiment à quoi cela peut servir, sauf que ça rapporte un paquet de fric. Mais le SS Nyanga qui doit les y mener est commandé par un capitaine qui ne largue les amarres que lorsqu'il dessoule et que les machines du bateau fonctionnent.
En attendant, les intrigues et complots, trahisons, liaisons, mensonges et grandes déclarations se croisent et s'entrecroisent sur la place de ce petit port italien, entre l'hôtel, la fanfare et le café, où Bogart s'envoie pernod sur pernod, ce qui change des whiskies. En Italie, c'est de l'Angleterre dont on rêve, en tout cas Mrs Dannreuther (Gina Lollobrigida), qui courtise Harry Chelm (Edward Underdown), un triste Anglais au foie contrariant, tandis que Mrs Gwendolen Chelm (Jennifer Jones), par ailleurs championne aux échecs, choisit de s'éprendre de Bill, parce qu'il y a deux bonnes raisons de tomber amoureuse : la première, si "l'objet de votre affection" est "un esprit rare" ; l'autre, s'il est comme tout le monde, mais supérieur à tous.
Quand, enfin, on embarque, cela donne quelques épisodes africains très Tintin au Pays de l'Or noir, avec Bédouins, fonctionnaire vénal, rançon, et toujours pas de mine en vue… jusqu'au retournement final, alors que Bill croit avoir achevé son histoire, que la boucle est bouclée, et voilà un télegramme arrive : "this is THE END".
Douze ans après Le Faucon maltais, John Huston choisit encore de s'amuser d'une intrigue embrouillée, volontairement incompréhensible. Humphrey Boggart joue son répertoire habituel de héros nonchalant et revenu de tout, mais celle qui enchante l'écran, c'est Jennifer Jones, lumineuse, étincelante, auprès de qui Gina Lollobrigida n'est plus qu'un second rôle. Un film qui est à voir comme une pochade, une parodie de Huston par Huston avec, cette fois, la collaboration de Truman Capote pour les dialogues, ce qui donne quelques jolies morceaux, comme cette rêverie shakespearienne énoncée par Peter Lore : ""Time. Time. What is time? Swiss manufacture it. French hoard it. Italians squander it. Americans say it is money. Hindus say it does not exist. Do you know what I say? I say time is a crook." Oui, tout le monde triche dans cette histoire, même le temps.