Je visionne le Présumé coupable de Vincent Garenq en pleine émoi suscité par l'affaire Lyhanna, cetre fillette violée et assassinée par un homme identifié depuis longtemps par la Justice. L'enseignement tiré ? La parole des enfants n'est pas assez prise en compte, ce qui aboutit à laisser dans la nature des individus dangereux. Incontestable, puisque 70.000 dossiers seraient en attente dans les bureaux de la Justice. Incontestable et sidérant.

Porté sur les grandes affaires médiatiques, Vincent Garenq raconte la célèbre affaire d'Outreau, peut-être le plus grand scandale judiciaire survenu en France. Deux couples accusés de viol de leurs enfants dénoncent une vingtaine de personnes comme ayant participé à un système de pédophilie. Le témoignage des enfants semble appuyer ces accusations. Dès lors, le juge Burgaud fonce : sa conviction étant faite, il ne verra jamais la fragilité des accusations. Le magistrat fait interner en préventive l'ensemble des mis en cause. Parmi eux, Alain Marécaux, huissier de justice exemplaire dont la vie bascule. Tiré de son livre-témoignage, le film de Garenq - qui s'est assuré les services de Marécaux au scénario -, raconte son expérience.

Ce Présumé coupable aurait pu apporter un contrepoint à la leçon tirée de la récente affaire Lyhanna. Un contrepoint car, s'il faut écouter les cris d’alerte des enfants, leurs dires ne sont pas pour autant "parole d'Evangile". Il suffit d'avoir une compagne instit' pour constater la façon dont les parents prennent pour argent comptant ce que leur relate leur progéniture chérie. Comme si les mots de l'enfant racontaient exactement ce qu'il s'est produit. Ils ont tôt fait de se scandaliser et d'adresser un courriel agressif à l'enseignante ou à la direction, ce qui use un peu plus encore les nerfs des personnes visées, tout en pompant le peu d'énergie qui leur reste après avoir tenté de faire classe à vingt-cinq gamins énervés-encombrés-éparpillés. 15 ans plus tard, avec L'Abandon, Vincent Garenq creusera cette question autour de l'affaire Samuel Paty : l'adolescente avait clairement menti lorsqu'elle alluma le feu de la haine chez son père puisqu'elle était absente le jour du cours incriminé.

Mais la crédibilité de la parole enfantine n'est pas vraiment le sujet de ce film-là. Tout juste glissera-t-on que la manière d'interroger les enfants a orienté leurs réponses. On se tournera plutôt, par exemple, vers Les Risques du métier, d'André Cayatte (qu'il faudrait beaucoup de cran pour sortir dans le contexte actuel), si l'on veut creuser la question.

Le sujet du film de Garenq, c'est le calvaire d'un homme accusé à tort. Une victime du système judiciaire, qui finira tout de même par être innocentée et réhabilitée, après avoir beaucoup perdu (femme, maison, métier) et même frôlé la mort suite à une grève de la faim. Un projet centré à ce point sur le vécu d'un individu repose en grande partie sur l'acteur qui l'incarne. Bonne pioche : Philippe Torreton se donne corps et âme. Garenq raconte qu'il prit les devants pour obtenir ce rôle qu'il voulait absolument. L'intensité de son jeu permet au spectateur l'expérience immersive promise par le synopsis. Pour les besoins de la grève de la faim, il a perdu du poids au point d'en être effrayant. Très logiquement Garenq le suit de près, souvent caméra à l'épaule. Il multiplie les cadres serrés et les plans en caméra subjective, cadre en gros plan son acteur. Jusqu'aux 2/3 du film, le rythme est endiablé pour faire ressentir au spectateur le tourbillon que représente l'engrenage de cette affaire : police, juge d'instruction, prison, procès. Rien de très singulier, mais un travail de qualité.

Reste que le traitement qu'il propose de cette affaire ne fait pas toujours dans la finesse. A deux égards.

Plus un sujet est "édifiant", plus il faut éviter le manichéisme. Ici, les flics sont des brutes qui débarquent en pleine nuit pour coffrer le couple Marécaux et se montrent brutaux alors qu'ils pourraient faire preuve de respect dans leur mission (par exemple ne pas tutoyer Marécaux). Même outrance que dans la scène d’ouverture de la célèbre série britannique Adolescence. Le juge est si insensible qu'il tient pour quantité négligeable le décès de la mère de Marécaux le jour-même. La femme de Marécaux (Noémie Lvovsky) le quitte sitôt qu'elle est relâchée alors qu'Alain croupit toujours en prison, et elle refusera, plus tard, d'assumer la garde de l'un de ses fils devenu trop difficile. Quant aux deux femmes à l'origine du réseau pédophile, elles respirent la bêtise et la vulgarité, aspect que le cinéaste accentue en les filmant pleine face, outrageusement maquillées telles des zombies. A la limite de l'ostracisme anti-pauvres. Est-ce la vérité, puisque le vrai Marécaux apporte sa caution au film ? Non : c'est la vision - fût-elle parfaitement sincère - de Marécaux. Cohérent avec le projet puisqu'il s'agit de mettre en images un témoignage. Le problème est que Présumé coupable ambitionne de généraliser ce cas emblématique pour en tirer le portrait de la Justice en France. C'est là le piège qui guette tout film-dossier. Cf. par exemple le récent Dossier 137 de Dominik Moll. On aurait aimé, par exemple, la version des flics, pour comprendre pourquoi ils se montrent aussi frustes, ou encore celle de Burgaud, autrement que par sa réponse de façade à la barre d'un tribunal. Si le film de Garenq nous fait comprendre de l'intérieur le chemin de croix de Marécaux, il reste en surface pour ce qui concerne tous ses tortionnaires. Edifiant, mais peu fécond.

Deuxième point. Plus un sujet est en soi émouvant, plus il faut éviter d'en rajouter : c'est ce qu'expliquaient les exemplaires frères Dardenne à propos de leur film Le Fils. Philippe Torreton lâche les grandes eaux : quand il ne hurle pas sa rage il ne cesse de pleurer, relisant les lettres de ses enfants adorés, et ce, en gros plan. La marque d'un cinéaste-auteur, c'est de ne pas aller à la facilité. Exprimer la détresse autrement qu'en filmant le héros fondant en larmes. Mettre l'émotion à distance, pour que le spectateur fasse une partie du chemin, au lieu de lui servir la soupe. Si l’émoi advient, ce n’est alors pas celui que le réalisateur a fabriqué mais celui que chacun a laissé monter en lui. Tout autre chose.

Ces réserves se doublent de quelques invraisemblances. On s'étonne que les deux couples ayant avoué des incestes sur leurs propres enfants ne soient pas incarcérés alors que leurs accusés le sont - c'est même explicitement formulé par Marécaux. On est surpris aussi de voir que Marécaux semble très bien intégré en maison d'arrêt : on sait que les détenus réputés pédophiles sont le plus souvent pris pour cible. On s'attend donc à la double peine pour Alain, pas à le voir fraterniser en cellule avec les autres pour la Saint-Sylvestre. Tout cela est la vérité, m'objectera-t-on ? Peut-être, mais il faut alors l'expliquer davantage.

Vincent Garenq réussit pourtant quelques jolies choses. Il veille, par exemple, à ménager quelques zones d'ombre à son héros puisqu'on le voit sacrifiant sa famille à son métier. Il laisse planer un léger doute sur ses tendances pédophiles : la consultation de sites pornos, ce magazine trouvé dans un placard, le témoignage de son fils... N'y aurait-il pas derrière cela quelques pulsions refoulées ? Possible.

Le cinéaste signe par ailleurs un moment savoureux : celui où l'avocat de Marécaux, incarné par le toujours convaincant Wladimir Yordanoff, fond sur le juge Burgaud interrogé à la barre sur sa gestion de l'affaire Outreau. On l'avait vu sèchement remis en place par le juge d'instruction auparavant à plusieurs reprises. Une belle revanche.

Surtout, le film fait preuve d'une indéniable intensité. Dont acte. Avec L'Abandon, aux travers et qualités un peu similaires, Vincent Garenq fera encore un peu mieux. De quoi inciter à continuer à le suivre.

6,5

Jduvi
7
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le 15 juin 2026

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