Vous voulez un monstre ? Très bien, le voilà

J’ai plutôt bien aimé Primetime, et je pense qu’il ne faut surtout pas le voir comme un film qui critique les médias. Ce serait beaucoup trop plat et déjà vu mille fois. « La télévision transforme tout en spectacle » : bon, très bien, on connaît. Le vrai propos du film, c’est que le spectacle ne vient pas uniquement des médias : il vient de nous.


J’explique. La télévision ne crée pas le désir de punir publiquement, elle lui offre simplement une nouvelle scène. Chris Hansen le dit lui-même à un moment, il y a toujours eu des formes de pilori. On exposait publiquement les comportements jugés déviants, on punissait devant les autres pour rappeler la règle, ce qui était permis et ce qui ne l’était pas. Évidemment, nous ne vivons plus dans une société où l’on installe un pilori au milieu de la place publique. Nous vivons plutôt dans une société de l’individu que dans une société du groupe. Pourtant, c’est le paradoxe, on n’a pas abandonné le besoin collectif de désigner celui qui a franchi la limite.


Et c’est là que le film devient intéressant. Primetime n’est pas un film sur les médias mais un film moral. La morale, c’est ce que le groupe accepte et ce qui n’est pas acceptable. Lorsque la sanction devient publique, elle change de dimension, on ne se contente plus d’arrêter quelqu’un, on le désigne comme un monstre devant tout le monde. Le film montre bien cette démonisation à travers le personnage de Chris, qui voit des démons partout.


Ce que j’aime aussi, c’est que Chris Hansen, joué par Robert Pattinson, ne soit pas présenté comme un simple cynique. Au début, on peut se demander s’il exploite tout ça pour faire de l’audience, mais progressivement on comprend que le type est habité par ce qu’il fait et qu’il en souffre. Et ça, c’est passionnant. Si Hansen n’était qu’un arriviste utilisant la détresse humaine pour faire de l’audience, le film serait beaucoup plus simpliste. Là, quelqu’un peut être sincèrement convaincu de faire le bien tout en participant à une machine de spectacle, d’humiliation et de violence collective. Cette contradiction est beaucoup plus riche.


Plusieurs choses fonctionnent bien dans ce registre, notamment tout ce qui concerne la traque. Il faut trouver le monstre, puis pouvoir se défouler sur lui. Il y a cette scène où le chef de la police parle du type qu’ils doivent attraper et sort son arme, c’est tellement excessif que ça en devient presque jubilatoire. Le film est assez malin, il sait que nous sommes venus voir la chasse. Il critique peut-être ce spectacle, mais en nous donnant un spectacle extrêmement efficace, « Vous voulez le monstre, la traque et la punition ? Très bien, les voilà. » Il joue sur notre goût du spectacle, sur le plaisir que l’on peut éprouver à voir quelqu’un être désigné, poursuivi, humilié et puni. Il y a quelque chose de profondément collectif, presque rituel, dans cette volonté de traquer celui qui a transgressé. Le choix du sujet complique encore la question, puisqu’il s’agit de prédateurs sexuels, le spectateur n’éprouve pas spontanément de compassion pour eux. C’est là que le film nous coince moralement.


Le film donne aussi parfois l’impression de considérer certains de ces hommes comme des personnes malades qu’il faudrait également soigner. Je ne dis pas que c’est nécessairement la position du réalisateur, mais le film peut donner cette impression. Veut-il parler de la justice ? De la punition publique ? De notre fascination pour les monstres ? Du rôle des médias ? De la possibilité de traiter certains comportements comme une pathologie ? Il ouvre beaucoup de portes, mais il ne sait pas toujours très bien laquelle franchir. À certains moments, cette indécision produit de la pensée. À d’autres, elle donne surtout l’impression d’un film qui n’a pas choisi où poser son regard.


En revanche, j’ai beaucoup plus de réserves sur la plastique. C’est très esthétisant, un format presque carré, du grain partout, des pixels, des couleurs jaunâtres, une image volontairement dégradée. Ça m’a beaucoup fait penser à The Apprentice. Je trouve ça facile. Le film se passe en 2006, donc on fabrique artificiellement une image qui ressemble à l’imaginaire que l’on se fait de 2006. C’est littéral, on met du grain, on salit l’image, on simule de la vidéo de l’époque et voilà.


Il y a aussi quelque chose de volontairement caricatural, presque hollywoodien, mais là je pense que c’est assumé, Primetime utilise les armes du spectacle pour parler du spectacle. C’est là que le film fonctionne le mieux pour moi, parce qu’il pose une vraie question morale. Qu’est-ce que nous cherchons exactement lorsque nous regardons quelqu’un être publiquement condamné ? Et surtout, jusqu’où sommes-nous prêts à aller dès lors que nous pensons que la personne en face mérite sa punition ?

Naldra
7
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il y a 2 jours

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