Il y a dans Resurrection plus d’envie de cinéma en une seconde que dans l’immense majorité des films récents, et surtout la preuve ultime du savoir-faire technique étourdissant de son réalisateur Bi Gan, décidément l’une des voix les plus fascinantes de la nouvelle génération chinoise : de son ouverture sidérante d’inventivité émulant les grands chefs-d’œuvre du cinéma muet et le génie conceptuel d’un Méliès ; en passant par l’esthétisme ahurissant et hypnotique d’un épisode ferroviaire s’abreuvant aux sources du film noir ; jusqu’à son extraordinaire plan-séquence de quarante minutes épousant les déambulations d’une jeunesse en fugue à travers les méandres urbains de la métropole, et rappelant le précédent tour de force du réalisateur dans Un grand voyage au bout de la nuit… tout confine à une cartographie flamboyante d’un siècle de cinéma.
Il y a dans Resurrection cette atmosphère éthérée et mélancolique propre au réalisateur, où la frontière entre réalité et rêverie n’est jamais clairement posée, où chaque scène nous pousse à nous délester de nos réflexes habituels de spectateurs, où la sensation et l’émotion pure importent plus qu’un développement narratif conventionnel. Un monde en perpétuel suspension dans lequel, au gré de différents récits tournant autour de la perte d’un des cinq sens (un tueur en série crevant les tympans, un magicien aveugle…), Bi Gan nous invite à nous reconnecter pleinement à chacun d’eux afin d’ouvrir nos esprits à de nouvelles perspectives d’appréhension de notre propre univers.
Il y a dans Resurrection une foi absolue et inébranlable dans la puissance alchimique du cinéma, envisagé comme un art total capable de transcender le temps et l’espace, tout autant qu’un rempart individuel et collectif face à la folie d’une société travaillant chaque jour à l’assèchement de nos imaginaires et à l’effacement de toute forme d’altérité. Une arme de résistance adressée à la jeunesse, s’incarnant dans la beauté flamboyante d’une romance à l’aube du nouveau millénaire, entre un garçon perdu et une vampire, engagés dans une fuite en avant dont l’inéluctable finalité (la jeune fille ne pouvant survivre au lever du soleil) ne pourra jamais effacer la réalité de cette nuit vécue ensemble.
Il y a dans Resurrection la promesse bouleversante que même lorsque la salle sera déserte et les fauteuils réduits à l’état de cire fondue, la lumière sur l’écran demeurera. Que le rêve persistera à travers les âges.
Il y a dans Resurrection le parfait complément aux Feux sauvages de Jia Zhangke, autre voyage à travers la mémoire d’un génie chinois, sorti douze mois plut tôt.
Il y a dans Resurrection l’un des sommets (LE sommet ?) cinématographiques de 2025. Ni plus ni moins.