Resurrection peut sembler dans la même veine que les deux premiers longs-métrages de Bi Gan, les remarqués Kaili Blues et Un long voyage vers la nuit. Pourtant, là où les deux premiers étaient sensation pure, ce troisième long est bien plus tourné sur la réflexion.
On se souvient que Un long voyage vers la nuit était sidérant en ce que, faisant fi de tout procédé narratif, il tentait de nous faire vivre les sensations de son personnage principal, au point qu'on devait mettre des lunettes 3D en même temps que lui pour suivre un film dans le film.
Ici, le procédé est différent : Bi Gan ambitionne de faire vivre une histoire du cinéma, jusqu'à sa mort. La mort du cinéma est devenu un topos tellement elle a été théorisée.
Nous suivons à travers différentes vignettes un rêvoleur, c'est-à-dire quelqu'un qui se plonge illégalement dans les délices des anciennes émotions, en fait les films, ce qui est explicitement dit lorsqu'on plonge dans le corps du rêvoleur pour y découvrir une pellicule. Le procédé ressemble à celui du génial Millenium actress, du regretté Satoshi Kon.
Le premier segment se passe, logiquement, pendant le cinéma muet. C'est probablement le meilleur du film. Maniant une esthétique tirant sur l'expressionisme, avec usage de filtres colorés, le film nous plonge dans une ambiance citant plusieurs esthétiques, de Murnau à Fritz Lang, amplifiant l'aspect artisanal en montrant les mains du créateur.
Recréant même L'arroseur arrosé des frères Lumière.
Cette volonté affichée de retrouver l'émotion primitive du cinéma se heurte à un échec annoncé. Singer les émotions ne les fait pas éprouver, et la tentative de Bi Gan participe plus du musée de cire que de la recréation. Le film en semble conscient, car il assume pleinement ce côté musée de cire, explicitement et à plusieurs reprises.
C'est donc une résurrection forcément bien fade : le film réassemble le cinéma à coup de grosses sutures comme un monstre de Frankenstein, une autre référence évidente.
Le film multiplie les métaphores sur le cinéma. Dans un fragment - inutilement violent, c'est dommage -, on centre l'action sur un thérémine, cet instrument qui fait de la musique sans que l'on y touche. Le thérémine se retrouve en écho dans ce mégot qu'un prestidigitateur prétend faire bouger par la seule puissance de sa pensée.
Le segment des prestidigitateurs est une métaphore évidente : faire du cinéma c'est tromper les gens en faisant croire que c'est réel, et finalement peut importe la tromperie, si le résultat est là.
Bi gan n'oublie pas, avec des pilleurs de trésor dans les ruines des temples bouddhistes, d'incorporer à sa toile l'histoire du pays, ici avec les stigmates de la révolution culturelle.
Au final, Résurrection s'avère un film étonnant, conscient de ses défauts et cherchant à les tourner en force.
Si on peut trouver dommageable de figer le cinéma en un corps déjà refroidi, ne vivant plus que dans la mémoire de quelques rêveurs, on saluera la volonté de faire, malgré tout, du cinéma. Le film est superbe visuellement, et s'il apparaît souvent comme un peu vain, il l'affiche au point que cette vanité même devient la posture de l'artiste : la volonté de faire de l'art pour l'art.
Peut-être Resurrection n'est-il alors pas si éloigné qu'on l'imaginait des précédents long-métrages de Bi Gan.