Alors que L’Inconnue est toujours en salle, Rose vient confirmer la fertilité de la question des genres et du jeu avec les possibles échanges, thématique généralement exploitée par la comédie, mais abordée ici dans une dimension beaucoup plus dramatique. Markus Schleinzer s’intéresse aux nombreux cas de femmes ayant par le passé pris l’apparence des hommes pour pouvoir jouir de tous les privilèges du patriarcat, et s’émanciper dans une position complexe supposant mise en avant et dissimulation simultanées.


Au lendemain de la guerre de Trente Ans, dans l’Allemagne du XVIIème siècle, le noir et blanc restitue la vie rurale des propriétaires terriens, et la protagoniste, partiellement défigurée au combat, s’invente une nouvelle vie au cours de laquelle tout se jouera sur sa capacité à singer l’autorité, voire la brutalité du mâle dominant. Schleinzer s’intéresse moins aux stratégies et aux risques encourus par la femme que par sa compréhension rationnelle d’un système dont les codes sont parfaitement lisibles, parce qu’ancestraux et finalement sommaires.


Cette alliance entre une forme de pudeur, qui laisse un temps la possibilité à l’établissement cette vie clandestine, et la lucidité sur le risque et la fragilité du dispositif instaure une tension sourde d’une grande efficacité, magnifiée par le jeu brut et physique de Sandra Hüller, qui saisit une nouvelle occasion de prouver l’étendue de son talent.


Car la question centrale est bien celle de la réversibilité : dans un monde aussi codifié, le titre et la fortune suffisent apparemment à acheter les consciences, dans un jeu de dupe (l’épouse et sa grossesse, par exemple) avant que le véritable pouvoir religieux n’entre dans le jeu. La morale, les usages et la superstition viennent alors gripper les mécaniques, et l’observation clinique de Schleinzer instaure un nouveau rapport de force où Rose va abattre les cartes d’un pouvoir fondé sur la déclaration de force, et l’affirmation brutale du pouvoir.


Cette austérité fait toute la force d’un film qui n’établit une fragile utopie que pour en révéler les structures fondées sur le rapport de force, avant que la grande mâchoire du système ne s’abatte pour rétablir l’ordre établi. Elle se poursuit dans un épilogue qui construit toute son intensité pathétique dans les ellipses, refusant la catharsis romanesque au profit d’un regard lucide sur la mécanique bien huilée d’un ordre qui sectionne tout ce qui pourrait rompre l’équilibre, comme en témoigne la répétition de la sentence, cérémonial artificiel qu’on préférera à son déroulé réel. Dans cette tentative d’un parcours parallèle, Rose aboutit à une véritable révélation philosophique au cours de laquelle elle rejette l’idée d’un Dieu créateur et affirme qu’elle est la seule à s’être imaginée et inventée. Au risque de se confronter à l’obscurantisme du monde alentour, terrorisé à l’idée de faire bouger les lignes.

Sergent_Pepper
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