8
291 critiques
Cours, Glen ! Cours !
Quel plaisir de retrouver Edgar Wright dans un univers dystopique aussi barré ! On savait que l’adaptation de Running Man était l’un des projets majeurs du réalisateur, qui lui tenait...
le 12 nov. 2025
Voir le film
Dans un tumulte de néons où la nuit semble se dissoudre dans la lumière des écrans, Running Man d’Edgar Wright s’élève comme une complainte électrique : un homme court, un monde le traque, et l’image règne en maître. Dès les premières minutes, le film tisse un horizon oppressant où le ciel paraît crier à travers les vitrines. Le vert se mêle au rouge, les voix se superposent, le spectateur est happé dans une symphonie dystopique. Ce n’est pas seulement une course ; c’est une confession lancée contre le vacarme permanent de nos vies médiatisées.
Au cœur de cette fable sanglante, Glen Powell campe un Ben Richards à la fois vulnérable et farouche, un homme poussé à s’inscrire volontairement dans un jeu télévisé mortel pour sauver ce qui lui reste : sa fille, son honneur, sa dignité. Powell impressionne par son engagement physique ; il esquisse, il tombe, il se relève, et ses efforts ne sont pas dissimulés. Sa performance charge d’émotion chaque plan, et sa présence charismatique donne une assise solide à un récit qui pourrait sinon vaciller sous le poids de ses ambitions.
La mise en scène de Wright est à la fois saillante et ambitieuse. Familièrement virtuose, il appuie son style sur un montage syncopé, sur une alternance de champs et de contrechamps calculée pour l’impact, et sur un sens aigu du rythme. Il capture la suffocation d’un monde saturé : les écrans démultipliant leurs signaux, les présentateurs vociférant, les spectateurs regardant et jugeant, les compteurs d’audience s’accumulant comme des jugements publics. C’est dans cette tension que réside la force du film : Wright montre un organisme social grotesque, un monstre télévisuel dont les fibres sont polluées par la course à l’attention et par le spectacle du sang. Le réalisateur n’impose pas de sermon moral ; il dépeint un miroir poli, brillant et terrifiant.
Pourtant, cette frénésie n’est pas sans contradictions. À force de vitesse, le film peine parfois à respirer. Wright sacrifie en effet la profondeur du propos au profit du spectacle pur. Le message satirique, bien que présent, manque parfois de mordant : l’ironie s’apaise, la critique politique se dilue. Le ton demeure souvent plus ludique que tranchant et l’émotion dramatique paraît trop polie : le film semble craindre de s’abandonner complètement au désespoir, préférant offrir une catharsis mesurée plutôt que de plonger dans l’abîme.
La conclusion, modifiée par rapport au roman, suscitera des réactions contrastées. Si certains y verront une forme de satisfaction narrative qui actualise l’œuvre, d’autres regretteront une résolution trop lisse, qui efface une part d’ambiguïté morale et politique que le récit semblait pourtant vouloir interroger. Ce compromis rend le film plus accessible, peut-être plus commercial, mais il prive Running Man de la gravité viscérale que l’on aurait pu attendre.
Les seconds rôles constituent à la fois des atouts et des limites. Josh Brolin, en producteur cynique, incarne un pouvoir médiatique détaché et manipulateur ; Colman Domingo prête une flamboyance inquiétante au rôle d’animateur-showman. Ces figures dessinent une satire du capitalisme spectacle, un système où la vie humaine devient marchandise. En revanche, certains antagonistes, notamment les « chasseurs », demeurent à l’arrière-plan : silhouettes efficaces mais peu nuancées, têtes interchangeables plus que subjectivités complètes.
D’un point de vue strictement filmique, la photographie joue sur des contrastes violents : les villes futuristes sont capturées comme des labyrinthes de lumière, les lieux intimes — la maison de Ben, par exemple — baignent parfois dans des teintes plus chaudes, presque organiques, comme pour tenter de restituer une humanité noyée sous les néons. La bande sonore, pop et percutante, soutient les scènes d’action mais glisse parfois vers la surcharge sensorielle, privant certaines séquences du silence nécessaire à l’installation durable de la tension.
Malgré ces réserves, Wright parvient à faire vibrer l’essence du satirique : il représente un régime médiatique totalisant, un capitalisme du regard, une civilisation où l’audience infléchit la vie et la mort. Il construit un divertissement qui se regarde comme un spectacle et qui, en filigrane, nous force à regarder ce qu’il met en scène. Il y a dans Running Man une honnêteté de geste, un souffle, une urgence ; le film court, certes, peut-être trop, mais il court parce qu’il veut que ça palpite, que ça crie, que ça brûle.
Le verdict demeure nuancé, et c’est précisément ce paradoxe qui donne au film sa charge. Running Man n’est pas un chef-d’œuvre immaculé mais un corps vivant animé par une vision et par des contradictions. Il vacille parfois, il s’emballe, il ne lâche jamais totalement prise — et dans un monde où tout va trop vite, résister pour ne pas devenir une simple image suffit parfois à produire un écho.
Alors oui, je le répète : le film court, halète, s’élance encore. Mais dans sa course folle, il semble aussi et parfois hésiter à trébucher, à s’écorcher, à embrasser la brutalité politique que son sujet appelle. Sa beauté tient sans doute à ce précipice : une œuvre vive, généreuse et parfois troublante, mais retenue, presque trop consciente d’être un spectacle.
Et pourtant, dans cet écart entre l’audace et la prudence, dans cette tension entre la flamme et le vernis, s’esquisse un trouble qui vous suit bien après la dernière image : celui d’un film qui rêve de brûler mais choisit finalement de scintiller.
Cet utilisateur l'a également ajouté à ses listes Hey, il est cool ce scénario. Tiens, je sais quoi faire : j'vais pas m'faire chier et en faire un remake (de merde) !, Les meilleurs films avec William H. Macy, Les pétards mouillés, Les meilleurs films avec Josh Brolin et Les meilleurs films d'Edgar Wright
Créée
le 20 nov. 2025
Critique lue 245 fois
8
291 critiques
Quel plaisir de retrouver Edgar Wright dans un univers dystopique aussi barré ! On savait que l’adaptation de Running Man était l’un des projets majeurs du réalisateur, qui lui tenait...
le 12 nov. 2025
5
3187 critiques
Il y a toujours quelque chose à attendre d’un film d’Edgar Wright, qui fait partie de ce cercle fermé de cinéaste capable d’ajouter sa patte et son savoir faire à n’importe quel matériau, de la...
le 19 nov. 2025
3
2399 critiques
[Petite précision vite fait pour commencer : je n'ai pas lu le roman de Stephen King, donc je n'évoquerai pas l'ensemble en tant qu'adaptation. D'ailleurs, adapté ou non, pour moi, un film est une...
le 24 nov. 2025
4
779 critiques
Qu'on se le dise, Man of Steel était une vraie purge. L'enfant gibbeux et perclus du blockbuster hollywoodien des années 2000 qui sacrifie l'inventivité, la narrativité et la verve épique sur l'autel...
le 25 mars 2016
8
779 critiques
Adapter L’Odyssée après plus de deux millénaires d’interprétations, de traductions et de détournements, c’est accepter de se mesurer à un récit qui appartient moins à son auteur qu’à la mémoire...
il y a 4 jours
4
779 critiques
Michael Jackson n’a jamais été un simple chanteur. Il a déplacé les lignes de la pop jusqu’à en redessiner la cartographie entière, hybridant le rhythm and blues, le funk et la variété mondiale dans...
le 22 avr. 2026
SensCritique dans votre poche.
Téléchargez l’app SensCritique.
Explorez. Vibrez. Partagez.



À proposNotre application mobile Notre extensionAideNous contacterEmploiL'éditoCGUAmazonSOTA
© 2026 SensCritique
Thème