Dans l’enceinte du tribunal de Saint-Omer, Laurence, une jeune femme noire, est accusée d’avoir tué son enfant. Tous les regards sont portés sur elle, notamment celui de Rama, jeune écrivaine noire enceinte, qui aperçoit un reflet d’elle-même au travers de l’accusée. Cette histoire est la première fiction que Alice Diop, documentariste de profession, nous propose en s’inspirant grandement de l’affaire Fabienne Kaboul qui, entre 2013 et 2016, avait attirée l’attention de tout le pays, notamment celle de la réalisatrice. Avec Saint-Omer, Diop cherche à reconstituer le bouleversement qu’a représenté le procès pour elle et les autres femmes, autres mères, présentes sur les bancs de la cour d’assises. Se faisant, elle crée Rama, alter-ego fictionnel tout autant fascinée et éprouvée par cette affaire qu’elle l’a été.


Si le film utilise la forme du récit de court comme moteur de l’action, ce dernier évite tout suspense et dramatisation de son sujet. Loin d’un Sidney Lumet, Saint-Omer ne se fait pas le juge de cette affaire et ne prend pas parti en excusant l’accusée. Comment cette mère en est arrivée là ? Pourquoi une femme cultivée et intelligente prétexterait-elle la sorcellerie et le maraboutage pour justifier son acte ? Diop questionne l’indicible, elle interroge l’héritage que peut laisser une mère, celui qu’on laisse à la sienne et qu’on lègue à son tour à sa fille en la mettant au monde. Elle cherche à comprendre qui est cette femme, ce qui l’a amené à agir de la sorte, en la libérant de l’invisibilisation et du prisme culturel stéréotypé. Forte de son expérience passée (Les Sénégalaises et la Sénégauloise, La Mort de Danton, Nous…), Diop utilise le procédé documentaire autant dans son processus de création que dans le déroulé de son action. Par ces longs plans fixes, la mise en scène étouffe pour mieux dévoiler. En laissant ses personnages au jugement insistant de la caméra, elle sait que les silences et les hésitations deviennent aussi évocateurs que les paroles. Certains propos, certains discours ont été gardés à l’identique du véritable procès, le récit dialoguant sans cesse entre fiction et réalité.


De par la noirceur de la peau de Laurence encadrée par le brun de ses habits et du bois qui orne les murs du tribunal, seul le regard de cette femme mutique et désincarnée (une prestation impassible de Guslagie Malanda qui obsède encore au-delà de la salle de cinéma) transcende ces plans frontaux. La frontalité du film et l’emphase sur les visages induisent une sincérité profonde des regards et expressions, les acteurs, témoins, jurés ou public, sont comme possédés par cette affaire, comme s’ils en (re)faisaient l’expérience à chaque prise. Ainsi quand un champ contre-champ s’opère de Laurence à Rama, elle deviennent le reflet l’une de l’autre ; Rama se voit en elle comme Alice Diop s’est vue en Fabienne Kaboul. Alors en tant que femme, en tant que fille, en tant que future figure maternelle, Rama se souvient de sa mère, de son enfance, et là encore le silence devient la parole la plus limpide.


E-Commaux
8
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Créée

le 28 nov. 2022

Modifiée

le 28 nov. 2022

Critique lue 24 fois

Etienne Commaux

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