Pourquoi j’ai adoré Le Tango de Satan de Bela Tarr :
- Les plaines d’Europe centrale dévastées par le vent à la fin des années 1980 ou au début des années 1990, quoi qu’il en soit à une époque contemporaine de la chute du Rideau de Fer - un système politique à l’agonie dont il n’est jamais question ni de près ni de loin mais avec qui la globalité de la pellicule forme une subtile mise en abyme. Oui, le Tango de Satan est un film allégorique.
- La pluie d’automne qui ne s’arrête jamais jusqu’aux premières gelées et transforme les champs en monticules de terre glaise et les sentiers en chemins de boue impraticables sauf à posséder des bottes d’une vingtaine de centimètres de haut minimum et d’avoir des articulations du bas du corps surentraînées. Cette matière épaisse, collante, mouvante est une constante des sept heures et demie du film ; elle façonne sa texture, qu’on sent, qu’on finit presque par toucher du doigt. Oui, le Tango de Satan est un film organique.
- Le hongrois, langue vernaculaire des Magyars, dispensé avec (beaucoup de) parcimonie par les personnages du film et la voix off. Langue échevelée, moins spectaculaire que le polonais, moins ordonnante que l’allemand, moins rude que le néerlandais, plus amère que les langues latines, aigre-douce comme un cornichon bien trempé. Oui, le Tango de Satan est un film guttural.
- La coopérative agricole et ses bâtiments pratiquement vides, ses fermes presque inhabitées, ses vaches, poules et cochons livrés à eux-mêmes et errant sans but précis, à l’image des membres de sa communauté, des humains ordinaires, tantôt avides et cupides, tantôt amusants et amoureux, souvent peureux et pusillanimes, faibles et suiveurs. Oui, le Tango de Satan est un film misanthrope.
- La caméra qui les filme prend son temps comme jamais aucune d’entre elles n’aura jamais osé prendre son temps : une porte fermée sous laquelle souffle le vent, un bonhomme qui regarde par la fenêtre, deux êtres humains qui s’enfoncent au loin à la recherche d’un endroit où aller sans que personne – même pas eux-mêmes – n’en ait la moindre idée… Autant de plans dont la durée dépasse facilement les cinq minutes. Trois cent secondes fixes, sans que (presque) rien ne se passe, durant lesquels on ne filme que des événements des plus triviaux. Oui, le Tango de Satan est un film contemplatif.
- Le noir et blanc qui contraste avec le réalisme du sujet filmé et permet à la pellicule de se transformer en quelque chose d’irréel, de poétique, d’une beauté insondable, inintelligible. Oui, le Tango de Satan est un film onirique.
- Les plans serrés sur les visages des protagonistes dont on finit par comprendre la topographie précise de leur épiderme facial et les immenses plan-séquence aux mouvements de lents et précis, dévoilant sous nos yeux la vie, d’avant en arrière, de gauche à droite et dévoilant une harmonie de gestes anodins rendus remarquables par la force d’un regard unique. Oui, le Tango de Satan est un film singulier.
- la narration, au diapason des mouvements de caméra et de la mise en scène : lente. Un élément central fait basculer le film :
le suicide de la petite fille sadique et perturbée mentalement que la communauté ne se pardonnera pas, faute d’attention, effet d’un excès d’alcool, de fête, de peur – la décadence.
Autour de cet élément perturbateur, plusieurs flash-backs permettent d’appréhender les situations selon plusieurs points de vue cyclique, parallèles ou concomitants. Tous amènent au même constat : oui, le Tango de Satan est un film déprimant.
- Autour de cet élément central, deux personnages charismatiques, dont l’aura écrase celle des autres protagonistes : le gourou-tribun portant le nom d'Irimias dont on ne saura jamais s’il est l’œuvre du Malin ou celle du Bien ; et le vénérable vieux docteur, emmitouflé dans son gros manteau et son bonnet pour affronter le froid glacial des steppes hongroises, et dont le quotidien se résume à deux activités imbriquées l’une dans l’autre (s’approvisionner en eau-de-vie dont la dégustation ritualisée est un sommet de l’histoire du cinéma et prendre des notes – acerbes, poétiques, philosophiques - d’après observation de ses voisins de la communauté agricole). Oui, le Tango de Satan est un film ambigu.
- la musique entêtante, répétitive, lancinante, à base d’accordéon triste à mourir bien que dansante – comme dans la majestueuse scène bouffonne et burlesque de la soirée d’enivrement au café. Jamais artificielle, elle résonne dans les têtes et s’y installe. Oui, même si on ne regarde pas les 440 minutes du film sans interruption, le Tango de Satan est un film immersif.