Il me semble que le Scarface de Brian De Palma est souvent mal compris. Beaucoup voient dans le destin de Tony Montana l'incarnation du rêve américain : celui d'un immigré cubain qui gravit, à une vitesse fulgurante, les échelons du crime organisé dans le Miami des années 1980. Pourtant, cette lecture me paraît réductrice, voire contraire aux intentions du film.
Car si Brian De Palma est un immense formaliste, un cinéaste du mouvement, de l'excès visuel et de la virtuosité technique, il est aussi un satiriste féroce. Le monde dans lequel évolue Tony Montana — fait de cocaïne, d'argent ostentatoire, de costumes criards et de luxe tapageur — n'a rien d'un idéal. C'est un univers du paraître, un carnaval de la vulgarité que le réalisateur observe avec une ironie mordante et un profond dégoût. De Palma l'a souvent expliqué : Scarface est avant tout une critique de l'Amérique des années Reagan, de son culte de la réussite et de son matérialisme décomplexé.
Ainsi, le déferlement de mauvais goût qui imprègne le film n'est pas une célébration mais une dénonciation. Chaque décor, chaque couleur agressive, chaque signe extérieur de richesse participe à une satire de l'excès. Il en va de même pour la violence. Si elle est aussi graphique, aussi frontale, ce n'est pas pour la glorifier, mais pour la rendre insoutenable. Chez De Palma, la violence n'est jamais anodine : elle est une maladie qui contamine les êtres et finit par les dévorer.
Scarface est donc un film sur la démesure. Tout y est poussé à son point de rupture : l'ambition, l'argent, la drogue, le pouvoir, le désir et la violence. Le parcours de Tony Montana n'a rien d'un modèle de réussite ; il est celui d'une autodestruction programmée. Son ascension spectaculaire ne fait que préparer sa chute.
Al Pacino l'a parfaitement compris. Lui qui, dans les années 1970, privilégiait souvent une forme de retenue dans son jeu livre ici une performance explosive, sans jamais sombrer dans le cabotinage. Son interprétation épouse les mouvements de la mise en scène de De Palma : excessive, fiévreuse, opératique. Tony Montana devient ainsi moins un personnage réaliste qu'une figure tragique, consumée par ses propres pulsions.
Le scénario de Oliver Stone possède quant à lui la puissance d'un roman graphique avant l'heure. Ses dialogues, devenus cultes, conjuguent crudité, humour noir et sens de la formule. Ils offrent aux acteurs une matière exceptionnelle, à la fois théâtrale et profondément cinématographique.
Enfin, la partition de Giorgio Moroder, avec ses sonorités électroniques caractéristiques des années 1980, ne se contente pas d'accompagner l'action. Elle participe pleinement à l'identité du film. Derrière son apparente énergie disco se cache une dimension presque lyrique. Car Scarface n'est pas seulement un film de gangsters : c'est une œuvre à la fois grotesque et tragique, un opéra baroque où le rire côtoie constamment la mort, et où la farce finit inexorablement en requiem.