A quoi pourrait bien servir de critiquer une énième (une 300e fois sur le site), un tel film culte ?
D'abord, parce qu'à son re-visionnage (je l'avais vu pour la première fois il y a cinq ans), toutes les qualités indéniables de Scarface, que j'avais tantôt ignoré, m'ont sauté au visage. Grâce, sûrement à une plus grande connaissance de Brian de Palma et de son cinéma, notamment au travers de ses thrillers hitchcockiens (Body Double en tête) et de l'immense L'Impasse que je considère comme pas loin du film parfait, mais aussi d'Oliver Stone, qui est devenu depuis, l'un de mes réalisateurs favoris. Que dire alors de plus sur Scarface ? Je ne saurais ajouter rien de très pertinent plus de 42 ans après sa sortie au cinéma. Mais à l'heure où j'écris ces lignes, le 30 Décembre 2025, la pertinence politique du film, si contemporaine, m'a frappé.
Certains voient en Tony Montana un héros, un chancre de l'individualisme et du virilisme triomphant. Certains même l'idolâtrent. Et je crois que cette idolâtrie adolescente (de mon entourage notamment) pour ce personnage intégralement détestable ne m'avait fait que peu aimer mon premier visionnage du film. La violence (domestique notamment), ses insultes toujours fleuries contre tout ce qui n'est pas cubain, mâle et hétérosexuel m'avaient alors débecté, et le kitsch du film (totalement incroyable, et éloquent - j'y reviendrais) m'était sorti par les yeux.
Et à ce second visionnage, c'est le propos socio-politique si pertinent du film qui m'a attrapé, et a immédiatement rangé ce film dans l'étagère des chefs-d'oeuvre dans ma cinéphilie.
Cela tient principalement à la figure de Tony Montana, personnage totalement amoral. Ceux (j'aurais écrit celleux d'ordinaire, mais là, force est de constater que c'est un phénomène exclusivement masculin) qui prennent l'exemple de la scène où il refuse de tuer des enfants pour en faire un personnage romantique qui au fond, a des valeurs morales nobles se trompent. Les deux seules valeurs du personnage sont son virilisme et sa volonté de s'élever, socialement, le plus vite possible. Et ceux qui l'idéalisent n'ont, à mon sens, pas perçu le propos d'Oliver Stone - le scénariste du film, ouvertement de gauche à l'époque, coutumier à l'époque des personnages de faux-héros - qui fait du protagoniste une espèce de symbole avertissant des dangers d'un tel comportement en société.
Je m'explique :
Le premier trait de caractère de Tony Montana est son virilisme exacerbé. Tout n'est pour lui qu'un gigantesque concours de teub... Il lui faut avoir les plus beaux costumes, la plus femme à son bras, un tigre dans le parc de sa villa... Il faut qu'il en impose. Et il le répète souvent, le pouvoir c'est dans les corones. Ce virilisme est tellement caricatural (notamment grâce au jeu délicieusement exagéré d'un Al Pacino habité), tellement tapageur (le kitsch de la DA prend ici tout son sens, car tout n'est qu'apparence, outrance, quitte à jurer, baver...) qu'il est étonnant qu'il ait servi de modèle à tant de jeunes (ou moins jeunes) hommes depuis 40 ans.
Ce virilisme, comme dans notre société, n'est pas anodin, car il s'accompagne d'un comportement problématique, toxique qui aura des impacts délétères sur la vie du protagoniste et de son entourage. Ainsi, il s'accompagne d'un individualisme forcené : Tony Montana n'a besoin de personne pour s'élever, il ne prend pas l'ascenseur social, il monte l'escalier du succès quatre à quatre. Et pour cela, le seul moyen de s'élever qu'il connaît est la violence (d'abord, car en tant que prolo, il ne lui reste que ce moyen pour s'extraire de sa condition), qui explosera régulièrement au gré des humeurs et de la cocaïnomanie de Montana.
Ce virilisme et cet individualisme (le masculinisme chimiquement pur) et la violence qui y est intrinsèquement liée, finiront par lui aliéner ses proches, radicalement. Dans une dernière demi-heure magistrale, Tony Montana tue, car une femme qu'il voulait posséder et contrôler lui échappe (s'il ne la tue pas elle, c'est la même dynamique est à l'œuvre dans les trop nombreux féminicides - 163 en France en 2025, car rappelons-le, oui, le masculinisme tue). Par cet acte irréfléchi, il y perdra son seul ami et sa sœur - il s'était déjà aliéné sa mère et avait déjà tué sa figure paternelle, Frank Lopez. De même, s'il tombe amoureux d'Elvira, leur couple n'est que violence et défiance... Car pour Tony, elle n'est qu'un trophée, un bijou à arborer à son bras.
Ainsi, le virilisme de Tony est ce qui le mène à sa perte, d'un point de vue intime. Il aura semé la mort et la destruction, même au sein de son entourage, car son masculinisme l'aura poussé à toutes les violences, physiques, morales et symboliques, pour maintenir son autorité d'homme viril sur toustes celleux qu'il considère comme inférieur.
Venons-en au second trait principal de Tony Montana, son désir viscéral de s'élever dans la société, de devenir transfuge de classe (ce désir participe à la justification, pour lui, de la violence, comme outil pour s'élever).
Il est vrai qu'il correspond au fantasme absolu et méritocratique du self-made man : des geôles castristes (communistes) au plus haut de la chaîne alimentaire de l'économie. Mais cet idéal méritocratique du rêve américain (plus seulement américain aujourd'hui) n'est que le mirage des élites bourgeoises qui n'agitent ce biais du survivant que pour justifier la reproduction sociale endogame qu'ils perpétuent.
Ici, ces figures du capitalisme s'incarnent dans deux personnages. Le banquier, d'abord, qui pour profiter de la richesse croissante de Tony Montana, augmente ses tarifs pour le blanchiment des montagnes d'oseille que lui rapporte le trafic. Scénaristiquement, c'est cet élément qui fera basculer le destin de Tony Montana : refusant d'engraisser la banque, il se tournera vers un autre blanchisseur, qui se révèlera être un policier. L'autre figure de la bourgeoisie est Sosa, l'exportateur bolivien de cocaïne. Lui vit dans une immense hacienda, fricote avec les huiles de son pays (et du gouvernement américain, dans un entre-soi politico-criminel, bien documenté par les spécialistes de l'histoire contemporaine de l'Amérique du Sud des années 70-80). C'est pour protéger cet entre-soi (face à un vaillant lanceur d'alerte qui cherche à révéler leurs connivences) qu'il proposera un pacte (faustien, mais Tony refusera de vendre son âme au dernier moment) à Tony Montana, dernier clou dans le cercueil d'un destin dont la chute sera plus brève que l'ascension.
Ainsi, Scarface est à ranger au côté des contes moraux. Tony est Icare, le Soleil est l'élite bourgeoise, auquel un prolétaire, aussi riche soit-il devenu, ne peut appartenir. Il a beau avoir été aussi riche et puissant qu'il l'avait désiré, le capitalisme bourgeois l'a broyé. Tony n'est pas un héros. Il est un symbole, déviant et exagéré, de l'impossibilité totale d'une mobilité sociale durable. D'ailleurs, de ce point de vue, la comparaison de @Vincent Mihelic en commentaires du film sur le site avec Barry Lyndon est très pertinente (et on peut également mettre en parallèle Tony Montana et Bud Fox, personnage principal du Wall Street d'Oliver Stone : deux personnages voulant intégrer une élite capitalisme, qui finiront digérés et recrachés par ce système)... Car même dans les élites du narcotrafic, un prolo n'a pas sa place. La méritocratie, même criminelle, n'existe pas. Seule l'aristocratie subsiste.
Au risque de me faire insulter, cette lecture (pertinente, j'espère) fait de Scarface un des plus grands films sur la lutte des classes (et oui, c'est un film écrit par Oliver Stone !!) et sur la masculinité toxique. Et pour ceux qui idolâtrent Tony Montana, et ceux qui prônent le virilisme et l'individualisme pour s'élever, je vous souhaite simplement de connaître le même sort que votre héros.
Vous finirez seuls et vaincus. Et ce ne sera pas faute d'avoir été prévenus.