Sam Raimi, l’air de rien, ça commence à être un papi du cinéma.
Et c’est peu vous dire si, en ce moment, je suis rarement récompensé de ma fidélité à l’égard des anciens du septième art…
Qu’il s’agisse de Park Chan-Wook ou de Jim Jarmusch cette année – ou bien encore de David Cronenberg et Costa Gavras l’an dernier – il ne fait pas très bon s’intéresser, ces derniers temps, aux dernières toiles des vieux maîtres.
Sam Raimi allait-il confirmer cette triste règle ? Pendant un temps, j’ai bien cru que oui…
…Mais sauf que, au bout du compte, eh bien en fait non.
Pas du tout, même.
Pourtant, il faut bien avouer qu’il peine d’abord à convaincre ce Send Help, je trouve.
Certes on y retrouve d’emblée un cadre métrique et une narration rodée, mais le charme peine malgré tout à s’installer.
C’est que la démonstration est forcée et convenue. Elle rappelle celle de Drag Me To Hell, mais en plus insistante et surtout en moins kitsch.
L’intro est interminable, martelant sans cesse les mêmes motifs. Rachel McAdams en fait des tonnes. Même la photo, artificielle et lisse, tend à pousser ce film sur le chemin de la farce grossière de gros beauf plutôt que sur celui de la satire ironique de sale gosse.
A cela s’ajoute assez rapidement quelques scènes en CGI totalement dégueulasses – entre crash d’avion hideux et îles désertes en plastique numérique – rien ne vient aider ce film qui peine à se lancer.
Ah ça oui, à ce moment-là, moi aussi j’appelais un peu à l’aide.
Malgré tout, bien que poussif et grossier dans son amorce, le film de Raimi a pour grand mérite d’être cohérent dans son rythme et son déroulement.
Les scènes s’enchainent limpidement et, progressivement, une dynamique commence à s’installer entre les deux personnages ; dynamique d’autant plus intéressante qu’elle va petit à petit s'éloigner des sentiers battus.
Parce qu’il était semblait couru d’avance qu’en rappelant tout ce monde de businessmen à l’état sauvage, les positions allaient irrémédiablement s’inverser entre la femme à tout faire – ancienne candidate à Survivor – et le patron incapable de faire quoi que ce soit de ses dix doigts. La partition a déjà été jouée mille fois, pendant des siècles durant, jusqu’au récent Sans filtre de Ruben Ostlund.
D’aucun se seraient d’ailleurs sûrement arrêté à ça, attendant des spectateurs qu’ils se satisfasse de ce genre de posture pseudo-féministe. Mais fort heureusement, Sam Raimi a su avoir la clairvoyance d’aller au-delà de ces tristes évidences.
Car plus le film avance, et plus les rôles se troublent.
Plus que de l’arbitraire de la répartition des rôles, on sent bien que le film entend triturer toute autre chose. Or, la vraie question qui se retrouve progressivement mise au centre du campement, c’est celle du monstre et de sa fabrication.
Au fond, Linda et Bradley ne sont pas en opposition, mais bien en compétition.
Linda n’est pas, dans toute cette affaire, une blanche brebis toute vertueuse qui subit l’injuste mépris de Bradley. On ne manque d’ailleurs pas de nous expliquer – et cela depuis le départ – que son investissement dans la boîte de Bradley n’a rien d’un acte innocent empli de noblesse d’âme. Non, si Linda s’investit autant, c’est dans l’espoir d’occuper une position similaire à celle de Bradley. Au fond, elle est comme lui. Et si le film nous la rend d’emblée plus sympathique que Bradley au prétexte qu’elle subit l’injustice de son patron, ça ne change rien à son arrivisme profond et sa quête de position dominante. C’est d’ailleurs tout l’enjeu du film : nous faire comprendre que ses actions sur l’île sont dictées par l’envie d’être dans une position similaire à celle de Bradley, et non d’abolir la position de domination arbitraire qu’est celle de Bradley.
Et là où le film est malin, c’est qu’il sait être taquin.
Plus que de chercher à rétablir une justice ou à nous insurger face à une injustice, Send Help nous met dans la position de celui ou celle qui contemple, non sans une certaine jouissance sadique, l’affrontement de deux egos en pleine errance.
Parce qu’au bout du compte, il aura surtout été question de ça, dans Send Help : ausculter la perpétuation d’une terrible malédiction qui conduit les individus à se transformer en monstres aussi ridicules que pathétiques.
En cela, ce seizième long-métrage de l’auteur reprend pas mal le flambeau de ses prédécesseurs. J’irais même jusqu’à dire qu’il va jusqu’à se poser comme une sorte de déclinaison du Sans filtre évoqué plus en amont, et dont il semble difficile par ailleurs d’ignorer une certaine forme d’inspiration.
Au bout du compte, ce film parvient à accomplir son office sans faute de rythme ni de propos, parvenant presque à justifier a posteriori son rendu visuel factice tant celui-ci rendre en osmose avec les gens et le monde que le film entend railler.
Alors certes, Send Held ne rentrera certainement dans le panthéon des films de l’auteur, pas plus qu’il ne devrait marquer l’histoire du cinéma.
Malgré tout, il a su faire son office de spectacle solide et malin, ce qui déjà constitue en soi, au vu du naufrage général de l’industrie, une bonne bouée à laquelle se raccrocher.
Donc, rien que pour ça, merci papi Raimi...