Ils sont rares les mélodrames contemporains à m'émouvoir, donc je vais essayer de ne pas trop gâcher ce plaisir.


Mathieu Amalric parvient à trouver un équilibre beau, juste et surtout attrayant dans la description de l'état d'esprit du personnage de Vicky Krieps (vue récemment dans Corsage) qui, comme le suggère le synopsis, "semble être une femme qui s'en va". On est à mi-chemin entre le film d'auteur français et le mystère, sur une ligne de crête fébrile, qui allie délicatesse du fond et étrangeté de la forme.


Autant la mise en scène s'affirme tout de suite à travers ses anomalies, invite à se poser de nombreuses questions sur la nature des images qui nous sont montrées, autant l'origine de ces dérèglements ne se dévoilera qu'au terme d'un long cheminement, de multiples vacillements. Serre moi fort (l'origine du titre omettant le tiret est un peu pompeuse) est une vraie réussite de ce point de vue-là, dans cet alliage d'originalité et d'héritage cinématographique, de montré et de suggéré, de réalité et de son altération. Ça ressemble à une fugue, une mère qui fuit le domicile, sa famille, son mari, ses enfants, ça commence comme le portrait d'une femme déséquilibrée sans qu'on puisse doser l'amplitude de ce déséquilibre, et puis on s'embarque sur d'autres rails soudainement, lorsqu'on accède à la réalité de sa déstabilisation.


Le montage fragmenté parvient à induire une incertitude particulièrement féconde, qui fait qu'on ne sait plus dans quel espace on se situe, le réel, le souvenir, ou l'imaginaire. Et cette sensation de perte de repère n'est à aucun moment désagréable, ce qui en fait toute la singularité, et tout l'intérêt pour moi. Ce n'est pas un film à puzzle où il faut recoller les bouts, c'est plus un film de dissonances et de chancellements, et in fine un détournement de catastrophe traumatique. La douleur qui frappe la femme comme un tourbillon étourdissant, avec ses surimpressions sonores de voix intérieures, traduit un chagrin vertigineux. À mesure que le voile de tristesse se précise, tout l'imaginaire familial d'un quotidien fantasmé explose à la gueule, avec son lot de projections intérieures peuplées d'absents. Le geste d'Amalric finit par imposer des questions répétitives (souvenir ou invention ?), mais la poésie mélancolique qui s'en dégage est, de temps en temps, bouleversante.


http://www.je-mattarde.com/index.php?post/Serre-moi-fort-de-Mathieu-Amalric-2021

Créée

le 17 janv. 2023

Critique lue 91 fois

6 j'aime

Morrinson

Écrit par

Critique lue 91 fois

6

D'autres avis sur Serre moi fort

Serre moi fort
Velvetman
8

Le souvenir de l'oubli

Serre-moi fort de Mathieu Amalric est un bijou sur l’oubli et la recherche incessante de l’autre. Serre-moi fort est difficile à déchiffrer au premier abord, tant le nombre de synapses qui jalonnent...

le 13 sept. 2021

50 j'aime

3

Serre moi fort
Cinephile-doux
5

Deuil flottant

Ne rien savoir (ou presque) d'un film avant sa projection n'est en rien un handicap, voire même une aubaine. Dans le cas de Serre-moi fort, cela se discute car impossible de ne pas patauger pendant...

le 10 sept. 2021

18 j'aime

4

Serre moi fort
Moizi
7

C'est particulier..

Serre-moi fort est un film très particulier parce que je me suis quand même fait chier pendant une bonne partie du film. Alors ça ne veut rien dire de la qualité du film, mais quasiment tout le film...

le 27 févr. 2022

17 j'aime

3

Du même critique

Boyhood
Morrinson
5

Boyhood, chronique d'une désillusion

Ceci n'est pas vraiment une critique, mais je n'ai pas trouvé le bouton "Écrire la chronique d'une désillusion" sur SC. Une question me hante depuis que les lumières se sont rallumées. Comment...

le 20 juil. 2014

142 j'aime

54

Birdman
Morrinson
5

Batman, évidemment

"Birdman", le film sur cet acteur en pleine rédemption à Broadway, des années après la gloire du super-héros qu'il incarnait, n'est pas si mal. Il ose, il expérimente, il questionne, pas toujours...

le 10 janv. 2015

138 j'aime

21

Her
Morrinson
9

Her

Her est un film américain réalisé par Spike Jonze, sorti aux États-Unis en 2013 et prévu en France pour le 19 mars 2014. Plutôt que de définir cette œuvre comme une "comédie de science-fiction", je...

le 8 mars 2014

125 j'aime

11