« You're no messiah. You're a movie of the week. » INSPECTOR MILLS

Alors qu’il vit des années difficiles dans un environnement new-yorkais qui ne lui convient pas, le jeune aspirant scénariste Andrew Kevin Walker met trois ans pour écrire un scénario, un thriller noir dont il est très fier. Il envoie même le script au scénariste David Koepp qui le trouve formidable et le fait parvenir à la firme New Line Cinema qui cherche justement à financer un petit polar efficace.

Séduits par la proposition radicale de Andrew Kevin Walker, même si le producteur Arnold Kopelson demande à en modifier la fin qu’il trouve trop dure, les instances du studio font parvenir le scénario au jeune réalisateur David Fincher et à Jeremiah S. Chechik.

David Fincher s’était pourtant juré de ne pas reprendre le chemin des plateaux de cinéma à cause de sa très mauvaise expérience sur Alien 3 dont il avait quitté le tournage avant le montage final qui lui a totalement échappé. Fincher s’est replié brièvement sur la réalisation de publicités et de clips musicaux, notamment le clip de la chanson Love is Strong des Rolling Stones qui remporte le Grammy Award du meilleur clip. Après la lecture du scénario original de Andrew Kevin Walker, Fincher se dit intéressé par le projet, mentionnant notamment la scène finale.

Parallèlement, Jeremiah S. Chechik a déjà modifié la scène finale pour New Line Cinema et plus précisément pour le producteur Arnold Kopelson. David Fincher n'étant pas intéressé par cette version révisée, New Line Cinema accepte de conserver la fin d'origine pour l’engager. Cependant, Arnold Kopelson refuse toujours de faire le film avec la scène finale du scénario originel. L'arrivée de stars dans les rôles principaux permettra de faire pencher la balance dans le camp des personnes voulant conserver intacte la scène de fin.

Au moment du tournage, des désaccords sont à nouveau intervenus avec le producteur Arnold Kopelson qui a encore tenu à modifier la fin. Heureusement, David Fincher est une fois de plus soutenu par ses acteurs et notamment Morgan Freeman ainsi que Brad Pitt qui a pesé de tout son poids de jeune star pour imposer la fin originelle, qui sera bien présente dans le long-métrage final. Toutefois, le final est assorti d’une petite scène supplémentaire narré par Morgan Freeman qui permet au public de souffler un peu par rapport à la rudesse prévue initialement. Le compromis permet de satisfaire tout le monde et de ne pas dénaturer le film.

Seven sort en 1995 et obtient un succès critique et commercial avec 330.000.000$ au box-office pour un budget de 30.000.000$, de quoi faire oublier la déconvenue de Alien 3.

Le film frappe fort dès le début, avec un générique marquant signé Kyle Cooper. Maintes fois imité par la suite, mais jamais égalé, le créateur a multiplié les images fortes sur une musique dissonante qui permet d’entrer de plain-pied dans la psyché désordonnée du serial-killer. Dès lors, David Fincher met en place une atmosphère particulièrement sombre, par l’omniprésence de la pluie et par la magie de la magnifique lumière du franco-iranien Darius Khondji. Parfois à la lisière de la sous-exposition, ses images parviennent toujours à saisir l’horreur par-delà les ténèbres. Il se sert notamment des lampes torches pour créer un ballet visuel impressionnant, d’autant que la caméra de David Fincher fait preuve d’une mobilité de chaque instant, ce qui rend l’éclairage encore plus ardu.

Certes, Morgan Freeman incarne une fois de plus un vieux sage, mais sa prestation est bien plus profonde que d’ordinaire et il propose un personnage très sombre qui dissimule un nombre conséquent de failles. Son fils, Alfonso Freeman est aussi présent en tant que expert de la police. Face à Morgan Freeman, Brad Pitt remplit parfaitement son rôle de jeune chien fou qui fonce tête baissée dans le piège tendu par le serial-killer. Mais il faudrait aussi citer la justesse de Gwyneth Paltrow, que David Fincher voulait absolument, dont le personnage n’est pas réduit à la classique épouse du flic, mais revêt une réelle profondeur humaine et tragique à la fois.

Mais comment parler du film sans évoquer sa force antagoniste. La ville représente l’opposant majoritaire du film. Une ville au ciel constamment couvert, aux rues sales et humides, et où il ne se passe pas un jour sans cadavres dans le caniveau. Un véritable personnage à part entière donc, magnifiquement retranscrit à l’écran par le réalisateur et son chef opérateur.

Un look de film en noir et blanc, mais où la couleur serait retenue en somme. Soit un des premiers traits caractéristiques de la filmographie de David Fincher, dont la photographie métallique et acérée trouve son germe ici. Une tentative réussie haut la main de s’approprier l’ADN visuel des films noirs d’antan pour le moderniser et le transcender. Que ce soient les pièces confinées, celles dans l’obscurité ou un panorama final proche d’un western, le film est une merveille visuelle. Un constat d’autant plus étonnant vu le fond macabre des évènements.

Du premier meurtre grotesque de la Gourmandise (avec le scénariste Andrew Kevin Walker dans le rôle du cadavre) à celui traumatisant de la Luxure, en passant par le dérangeant assassinat de la Paresse, le film est dérangeant. Je remarque le formidable travail de Rob Bottin, responsable des maquillages. Pourtant aucun acte graphique n’est directement montré à l’écran : seules les conséquences le sont. Tel un génie machiavélique et pervers, David Fincher nous assène une violence psychologique à infusion lente, suggérée dans l’esprit du spectateur. Un procédé bien plus insidieux et percutant. Un exercice qui se conclura par la désormais célèbre « scène de la boîte », celle que le producteur Arnold Kopelson a voulu retiré, maelström d’intelligence horrifique et de tension bouleversante, le tout sans une seule image choc.

Quand au tueur, dénommé John Doe, celui-ci n’est effectivement visible à l’écran qu’une dizaine de minute. Et pourtant, David Fincher en fait instantanément une icône du mal absolu. D’abord auteur de messages énigmatiques, de puzzles inventifs dans les murs et de mises en scènes macabres, il faudra attendre une séquence de poursuite pour le voir. Un bien grand mot, étant donné que son obscure silhouette ne laisse jamais visible son visage ou ses traits. Si le nom et le passé de John Doe n’est jamais divulgué, son visage et ses motivations le seront lors de la toute dernière partie du film.

Kevin Spacey livre ici une de ses plus grandes performances. Seulement crédité au générique final, son interprétation en retenue et loin de toute grandiloquence renforcent le côté psychotique, malsain et dérangé du personnage. Là encore, David Fincher s’éloigne totalement des tropes du genre : pas de tueur ayant des problèmes freudiens remontant à l’enfance, pas de tronçonneuse ou de machette, John Doe est méthodique, cultivé et possède même des motivations légèrement compréhensibles. La marque des grands méchants donc, même si on tient là un des individus les plus dérangés du cinéma.

Totalement admiratif du travail effectué par Jonathan Demme sur The Silence of the Lambs, David Fincher s’inspire très largement de son chef d’œuvre du thriller glauque. D’ailleurs, il cite le polar de manière explicite à travers les dialogues où il est fait mention de Jodie Foster. De même, David Fincher a fait appel au compositeur Howard Shore pour qu’il reprenne l’ambiance sombre qu’il avait su si bien créer pour enrober les images du thriller séminal de 1991. Sa partition est à nouveau extraordinaire, avec notamment une bande-son progressive qui s’avère terriblement menaçante. Afin de soutenir cette ambiance glauque, le réalisateur a également fait appel à des musiques additionnelles qui contribuent pour beaucoup à l’ambiance générale.

D’une cohérence absolue sur le plan esthétique et thématique, Seven est donc bien un pur bijou du cinéma de genre, bouleversant au passage le thriller qui n’allait plus jamais être le même. Alors qu’il ne propose quasiment aucune scène d’action, si ce n’est une course poursuite à pied en son centre, le film n’en demeure pas moins une œuvre d’une grande violence, par la description, souvent verbale, des meurtres commis par l’assassin. En ajoutant à cela sa puissance psychologique et son aspect radicalement pessimiste, Seven est un modèle de noirceur qui devait marquer profondément le cinéma hollywoodien des années suivantes, prouvant qu’une œuvre grand public peut mal se terminer pour les personnages principaux.

StevenBen
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le 14 nov. 2023

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Steven Benard

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