Soudain
7.8
Soudain

Film de Ryusuke Hamaguchi (2026)

Grande année pour la délocalisation française des cinéastes étrangers : après Farhadhi et Histoires parallèles et avant Lazlo Nemes dans Moulin, Hamaguchi s’empare des spécificités nationales en observant le fonctionnement d’un Ehpad dans lequel est mis en place la méthode de l’humanitude, qui vise à accorder tout le temps et les gestes nécessaires pour redonner aux patients leur statut d’individu. Cette thématique, très proche du cinéma social français, va néanmoins rapidement déteindre sur le traitement d’une œuvre hors norme, qui va faire de ce temps réel la matière première de son déploiement. Si les résistances à une méthode coûteuse et presque irréalisable sur le plan pragmatique se manifestent rapidement, le cinéaste décale le point de vue vers la directrice (Virginie Efira), qui, accompagnée par quelques rencontres miraculeuses, va construire une utopie de soin, d’art et d’échange.


Sur 3h15, le film, volontiers déstabilisant dans sa première moitié, exige du spectateur qu’il rompe avec ses attentes traditionnelles pour laisser émerger un nouveau rapport aux êtres. Car dans cet échange intense, la théorie n’est pas évitable : Hamaguchi instaure de véritables conférences, schéma sur tableau blanc à l’appui, pour expliciter les fondations capitalistes d’une société qu’il va falloir repenser en profondeur si l’on souhaite sortir de l’impasse mortifère dans laquelle elle s’obstine à avancer. La mise en scène, discrète et presque fonctionnelle, applique elle-même cette révolution discrète, désacralise l’esthétique pour laisser les visages et les dialogues emplir l’écran. Alors peuvent émerger la rencontre avec un enfant autiste, un coup de foudre d’amitié entre deux femmes (sujet si rarement exploité, et jamais avec une telle justesse), l’écoute de l’autre, l’acceptation des ravages de la vieillesse ou la maladie.


« Obstinons-nous ensemble » : les deux amies allient dans un geste ample toutes les ressources humaines à leur disposition pour confectionner, modestement, les possibilités d’un monde meilleur. Comme dans l’intense Drive My Car, Hamaguchi convoque le théâtre, mélange les langues (français, anglais, japonais) avec une fluidité déconcertante, et scrute avec une empathie unique le timbre des voix ou le regard silencieux des résidents perdus dans leur monde. La sensibilité qu’il traque se nourrit de toutes les influences, de la théorie intellectuelle au vécu le plus spontané, et travaille dans la forme l’irruption d’une évidence qui donne tout son sens à ce titre, Soudain, apparemment contradictoire au vu de la durée du film. Car le véritable miracle du film consiste à rendre le spectateur sans cesse attentif à ce qui vibre autour de lui, dans un échange constant entre l’intérieur et l’extérieur. La scénographie de la pièce en abyme dispose un miroir dans le fond de la scène, pour refléter le public, procédé redoublé par Hamaguchi qui ménage quelques regards caméra d’une grande intensité, au moment où les amies s’étreignent, dans un champ/contrechamp qui prend soin d’inclure le spectateur. L’humanitude, qui préconise de regarder les patients dans les yeux, se voit ainsi dédoublée dans les motifs narratifs et esthétiques, tandis que le film ne cesse de se rendre disponible aux imprévus, aux accidents : la fiente d’un oiseau sur l’interlocutrice en pleine maîtrise, l’irruption des résidents sur la scène transformant la pièce en un happening incontrôlé, l’éclat de rire d’un jeune handicapé dispersant les cendres d’une urne funéraire.


Dans cette perspective, l’audace finale consiste à contrevenir une fois encore aux lois du récit : à rebours de l’héroïsme sacrificiel des bons soldats du service public, le récit fait de la quête ultime la nuance et le compromis. Si le système capitaliste nous a conditionnés pour toujours donner davantage et accroître ainsi nos résultats, lutter contre lui implique mesure et concessions. Parce que l’humanisme, aussi légitime et ambitieux soit-il, doit être à l’écoute de ce qui déborde l’humain. Et lorsque la caméra s’élève, dans le délicat temps mort de l’épilogue, c’est cette conscience qui se déploie : du monde silencieux qui nous entoure, et de la certitude que le long fleuve de ce film à nul autre pareil débordera lui aussi sur notre vie à venir.


(8.5/10)

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il y a 2 jours

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Sergent_Pepper

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