Ryusuke Hamaguchi aime les tours de force. Son chef d'oeuvre Drive My Car (probablement le meilleur film du XXIe siècle, je n'en démordrai pas je suis désolé) se basait déjà sur une nouvelle d'une vingtaine de pages d'Haruki Murakami... et il en a fait un film de 3 heures qui vous laisse scotché à l'écran. Soudain fait encore mieux (ou pire, c'est selon), puisque le matériau de base pour ce film de 3 heures également est un livre de correspondance entre une philosophe et une anthropologue... Rien que ça. Logiquement, le film est essentiellement verbal, voire parfois verbeux. Il faut alors tout le talent du réalisateur pour rendre ce verbiage passionnant, faisant défiler les heures à toute vitesse.

Reprenons. L'histoire est en fait la rencontre, autant miraculeuse que prédestinée, entre deux femmes. L'une, jouée par Virginie Efira, est française, anthropologue et directrice d'un Ehpad, où elle tente de mettre en oeuvre une méthode de prise en charge des personnes âgées, dont la plupart ont Alzheimer, plus humaine : l'humanitude. L'autre, jouée par Tao Okamoto, est japonaise, philosophe et metteuse en scène, sa pièce parlant de la prise en charge des personnes considérées comme folles. Elles se rapprocheront par leur attrait commun pour l'humain, même lorsque l'humanité semble à première vue avoir quitté l'humain, et par leur culture proche puisqu'elles parlent toutes les deux et le japonais et le français (je dois dire que ça fait très bizarre d'entendre Virginie Efira parler japonais). Cette amitié "soudaine", aussi intellectuelle que sentimentale ne va faire que se renforcer en quelques jours, amenant l'une et l'autre à changer leurs perspectives et leurs visions du monde. Le cœur du film est donc cette relation, magnifiée par les actrices. Leurs performances ont d'ailleurs été justement récompensées par un double prix de la meilleure actrice à Cannes, tant elles font vivre cette amitié touchante. Il faut dire que la réalisation le leur rend bien : l'intérêt de Ryusuke Hamaguchi, c'est aussi l'humain, et je ne compte plus les plans et gros plans de ces deux actrices - même si le Japon et, surtout, Paris sont eux aussi magnifiés par la caméra.

Soudain est en fait un film de mélanges. Ryusuke Hamaguchi mélange tout ce qu'il peut, et c'est sans doute sa marque de fabrique : Drive my car retournait déjà autant le cœur que le cerveau. Dans Soudain, il va un cran plus loin. Mélange du Japon et de la France, du japonais et du français, mélange entre l'art et la science, entre la théorie de l'humanitude et sa mise en oeuvre concrète, mélange de la vie et de la mort, des patents et des soignants, mélange du physique et du cerveau, des sentiments et des analyses : absolument rien n'est laissé brut. Tout est dialogue, échange et réciprocité. Même le style du film, entre réalisme intégral (les réunions de service, franchement, on s'y croirait tellement c'est fidèle à la réalité) et absurde comique (une pièce de théâtre qui se finit en orgie de massages de pieds) n'est pas épargné. C'est là la force du film, cette ambition démesurée, cet ordre joyeusement chaotique, cette histoire dingue et terre-à-terre, le tout, rappelons le, en partant d'un échange épistolaire entre deux intellectuelles... C'est véritablement fou.

L'ambition du film est aussi son seul défaut : Ryusuke Hamaguchi n'est pas parvenu à tout mélanger. Bien souvent, le film prend forme d'une sorte de leçon magistrale, qui sur l'humanitude, qui sur le capitalisme. Durant ces longs développements, point d'émotion, juste une professeur qui explique l'humanitude à un public ignorant (comme moi) ou les défauts du capitalisme. Ayant fait des études d'économie, ce dernier point m'a vraiment fait sortir du film : loin de dire des bêtises, le film enfonce seulement, à mon échelle du moins, des portes ouvertes (en effet, le capitalisme en a rien à battre de l'état de la planète et des laissés pour compte, bien vu Sherlock). Loin de mélanger le cœur et le cerveau, le film les superpose alors. Il donne certes à réfléchir et provoque de belles émotions bien réelles, mais de façon hachée. D'ailleurs, ça se reflète aussi dans la relation entre les deux femmes : si elles passaient aisément et aléatoirement du japonais au français au début de leur histoire, au bout d'un moment, elles se contentent de parler leur langue maternelle. Là aussi, français et japonais ne sont plus que superposés.

Malgré ça, Soudain est assurément l'un des grands films de 2026 et l'un des grands films du réalisateur - bien meilleur que son horrible Le mal n'existe pas.

Samji
8
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Créée

le 25 août 2026

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