Soudain
7.6
Soudain

Film de Ryusuke Hamaguchi (2026)

J’ai enfin trouvé un film de Hamaguchi que j’aime. Enfin… presque. Parce qu’après Drive My Car et Le Mal n’existe pas, je commençais sérieusement à me demander si l’aura autour du réalisateur n’était pas un peu exagérée.


Le film suit Marie-Lou, interprétée par la belle Virginie Efira (est-ce que c’est pas une 10/10 Virginie quand même ?). Elle est directrice d’un EHPAD qui cherche à mettre en place une méthode de soin appelée l’Humanitude. Alors je rappelle que son meilleur rôle est dans Elle de Verhoeven. Après une situation de tension avec le personnel, parce qu’une partie n’est pas d’accord avec sa politique, elle se balade et elle fait la connaissance d’un jeune homme autiste dont le grand-père est l’acteur principal d’une pièce de théâtre qui se joue à Paris et qui est mise en scène par Mari ; tous deux sont japonais. C’est comme ça que les deux femmes se rencontrent, elles vont se lier d’amitié… une amitié assez forte, même fusionnelle. Autre personnage important, dans l’EHPAD, il y a Sophie, une infirmière sceptique aux idées de Marie-Lou.


L’Humanitude repose sur quelque chose de très simple : prendre le temps. Regarder quelqu’un. Lui parler. Lui expliquer ce qu’on va faire avant de le toucher. Attendre sa réaction. Maintenir le regard. Considérer la personne âgée comme quelqu’un avec qui on établit une relation et pas simplement comme un corps sur lequel on effectue un soin. C’est d’ailleurs ce que montre la première scène du film. Et le problème, c’est que tout cela demande une chose dont l’EHPAD manque constamment : du temps. Parce que face à cette conception du soin, il y a le fonctionnement quotidien de l’établissement. Il faut faire vite. Il faut s’occuper de plusieurs personnes. Organiser les journées, les équipes, les tâches. Il y a des contraintes matérielles et financières qui existent réellement. Et c’est là que le film commence à parler du méchant capitalisme. 


À un moment, Hamaguchi consacre même une très longue conversation à cette question, pas loin de 15 minutes. Les personnages parlent directement du capitalisme, d’intérieur, d’extérieur, j’ai un peu décroché. Mais bizarrement, ça ne me dérange pas du tout. C’est même le contraire. J’aime qu’un film accepte de devenir théorique. Qu’il accepte que ses personnages discutent réellement d’idées sans forcément cacher ça derrière une intrigue.


Et surtout, il y a quelque chose d’assez cohérent dans la forme même du film : Soudain dure plus de trois heures. Un film qui critique une société qui n’a plus le temps de s’occuper des gens… prend énormément de temps pour nous faire regarder des gens. La durée de Soudain n’est pas une lenteur de cinéma d’auteur. Elle fait partie de sa proposition esthétique. Le film nous demande presque de faire nous-mêmes ce que Marie-Lou demande aux soignants : ralentir, regarder, écouter. Et c’est probablement ce que j’ai préféré dans le film.


Ça m’a d’ailleurs beaucoup rappelé L’Arbre, le Maire et la Médiathèque de Rohmer. Chez Rohmer, les personnages peuvent devenir des positions intellectuelles. Ils peuvent parler pendant longtemps d’urbanisme, de politique, de société, de la campagne, de la ville. Seulement, il y a une différence assez nette entre Rohmer et Hamaguchi. Chez Rohmer, le dialogue produit souvent du désaccord. Les personnages peuvent avoir raison en même temps qu’ils ont tort. Ils peuvent être intelligents et ridicules dans la même scène. Il y a toujours une forme d’ironie qui empêche une idée de s’incarner complètement, regardez la fin de L’Arbre, le Maire et la Médiathèque qui finit avec une histoire de zone inconstructible.


Chez Hamaguchi, j’ai l’impression que le dialogue cherche beaucoup plus souvent à dépasser le désaccord. Et c’est là que le personnage de Sophie devient important. Au départ, Sophie peut facilement apparaître comme l’infirmière un peu chiante du film. Celle qui s’oppose constamment à Marie-Lou. Marie-Lou veut développer l’Humanitude ; Sophie répond avec la réalité du terrain. Elle est infirmière, elle est diplômée, elle a de l’expérience et elle en est fière. Elle donne parfois l’impression de dire : « Je connais le soin. » Elle dit aussi en substance : votre méthode peut faire tomber les pensionnaires et ce sont les soignants qui devront gérer les conséquences.


Marie-Lou semble d’abord être son contraire. Elle a fait des études d’anthropologie, elle s’est ensuite formée au soin pour s’occuper de sa mère, surtout elle est très à l’aise avec les concepts. Elle sait expliquer ce qu’elle fait et surtout pourquoi elle le fait. Mais Mari lui fait remarquer quelque chose d’important : Marie-Lou ressemble finalement beaucoup à Sophie. Sophie croit beaucoup à son expérience et à son diplôme. Marie-Lou croit beaucoup à sa méthode. Les deux sont très sûres d’elles-mêmes.


À partir de là, le film ne cherche plus tellement à déterminer qui a raison et qui a tort. Il cherche à faire bouger leurs positions respectives. Et c’est là que le film devient très dialectique : le conflit doit permettre à chacune de sortir de sa position initiale. Sauf que je ne suis pas certain que cet échange soit aussi équilibré que le film voudrait nous le faire croire. Parce que Marie-Lou possède quelque chose que Sophie ne maîtrise pas de la même manière : le langage.


C’est probablement là que le film m’a le plus intéressé, mais aussi le plus agacé. Il y a dans les échanges entre le personnel une manière de parler très particulière. Tout est maîtrisé, c’est le langage administratif. Il faut mesurer ses mots. Ne pas prononcer la phrase qui pourra ensuite être retournée contre soi. Ne pas perdre son calme. Reformuler les objections. Désamorcer les tensions. Transformer une remarque négative en quelque chose de constructif.


Cette manière de parler est évidemment présentée comme une façon de mieux communiquer. Mais dès lors que certains en maîtrisent parfaitement les codes et d’autres non, elle crée aussi un rapport de force. Parce qu’on peut très bien sentir qu’une situation est injuste ou qu’une décision est absurde sans savoir formuler clairement son objection. Face à quelqu’un comme Marie-Lou, Sophie est écrabouillée. Et c’est là que cette parole présentée comme bienveillante commence à me poser problème. Parce que plus Marie-Lou reste calme, plus celui qui s’énerve face à elle paraît irrationnel. Elle maîtrise les codes, les concepts, la façon de conduire une discussion. Celui qui ressent simplement une frustration peut finir par paraître fermé ou incapable de dialoguer. Et c’est une forme de violence assez particulière parce qu’elle ne ressemble jamais à de la violence. Elle est polie, professionnelle, codifiée.


C’est là que je trouve Soudain contradictoire. Tout le film repose sur l’idée que l’écoute peut permettre le soin. Regarder l’autre, lui parler, prendre le temps, ne pas le réduire à une fonction ou à un corps. Mais dans le même temps, Hamaguchi filme un environnement dans lequel le langage censé permettre cette écoute peut aussi neutraliser une parole. D’un côté, il y a une attention réelle à l’autre. De l’autre, une bienveillance institutionnelle tellement codifiée qu’elle peut finir par tuer toute spontanéité. Même le désaccord doit être exprimé correctement. Même la colère doit être maîtrisée. 


Et personnellement, je trouve qu’il y a quelque chose de démoralisant là-dedans, parce qu’on a juste parfois envie de dire : « Ça m’emmerde, ça me fait chier. » Sans qu’on nous explique immédiatement que notre colère est un problème de communication. Il y a une scène vers la fin qui résume assez bien le problème. Dans l’EHPAD, les membres du personnel peuvent venir parler d’eux devant les autres employés et les pensionnaires. Habituellement, ce n’est pas Marie-Lou qui conduit ces échanges. Mais avec Sophie, exceptionnellement, c’est elle qui va poser les questions. Des photographies sont projetées derrière Sophie. Marie-Lou lui demande pourquoi elle a choisi telle image, pourquoi elle montre son diplôme, ce que cela représente pour elle. Je comprends très bien ce qu’Hamaguchi cherche à faire. Marie-Lou et Sophie se sont opposées pendant une grande partie du film. Cette fois, elles vont véritablement essayer de se regarder et de se comprendre. Progressivement, Sophie cesse d’être seulement l’infirmière qui pose problème. On comprend pourquoi elle est aussi attachée à son diplôme, pourquoi elle possède cette assurance, d’où viennent certaines de ses résistances. Elle travaillait déjà dans ces lieux lorsqu’ils étaient encore un hôpital psychiatrique. Elle a vu des patients partir sans être réellement guéris. Son rapport au soin vient aussi de cette expérience. Hamaguchi humanise Sophie. Et évidemment, c’est cohérent avec tout ce que raconte le film : derrière une position qui nous paraît agaçante, il faut chercher une personne, une histoire, quelque chose qui permette de comprendre pourquoi elle pense ainsi.


C’est précisément là que j’ai un problème. Parce qu’en faisant cela, Sophie n’est plus vraiment quelqu’un qui pourrait avoir raison contre Marie-Lou. Elle devient quelqu’un dont on comprend pourquoi elle résistait aux idées de Marie-Lou. Le film ne nous dit jamais vraiment : peut-être que Sophie avait raison et que Marie-Lou disait de la merde sur certains points. Au contraire. Il nous explique plutôt : maintenant qu’on connaît Sophie, on comprend pourquoi elle était comme ça.

Marie-Lou peut alors entrer en compassion avec elle et continuer à la dominer ; le rapport de force ne s’est pas inversé. Peut-être même que cette domination devient plus subtile, parce que Marie-Lou ne domine plus Sophie en s’opposant frontalement à elle. Elle la domine en la comprenant : vous voyez la perversité du truc ! Son objection est expliquée, humanisée, mais elle ne force jamais vraiment Marie-Lou à abandonner sa propre conception du soin. Comprendre l’autre devient presque une manière de neutraliser ce qu’il dit.


Et quand à la fin Sophie est celle qui modifie concrètement sa position, je me demande si cette fameuse réconciliation est aussi équilibrée qu’Hamaguchi voudrait nous faire croire. Certes, Marie-Lou présente des excuses. Elle reconnaît certaines erreurs, mais c’est surtout Sophie qui change.

Lorsque Sophie réapparaît dans la cafétéria, sans sa tenue d’infirmière, dans laquelle on l’avait vue pendant presque tout le film, quelque chose a bougé. Elle a accepté une partie de ce que défendait Marie-Lou ; la cafétéria existe, l’Humanitude continue, Marie-Lou a surtout corrigé sa manière de l’imposer, en prenant davantage de temps et en étant plus à l’écoute.


Alors est-ce vraiment une rencontre entre deux positions qui se transforment toutes les deux ? Ou est-ce que le scénario organise une réconciliation dans laquelle Marie-Lou avait quand même, au fond, plutôt raison ? 


Le film fait d’ailleurs quelque chose de comparable avec l’Humanitude elle-même. Pendant une grande partie du film, l’Humanitude existe comme discours. Marie-Lou explique la méthode, Sophie la conteste, Mari la prolonge. Cette théorie devient progressivement sensible. Elle passe par le corps, puis notamment par cette histoire de massage des pieds qui revient pendant une longue partie de la fin. Le film passe de la théorie à la pratique, pourquoi pas. Je ne suis pas hostile à ça. Mais Hamaguchi organise lui-même l’expérience qui doit démontrer que sa théorie fonctionne. En gros : « Vous voyez, cette manière de prendre soin permet de créer du lien. » Oui, mais parce que ton scénario produit précisément cette conclusion. C’est trop facile, il y a bien deux ou trois chutes mais finalement c’est pas grave ! C’est à ce moment que j’ai commencé à trouver le film un peu trop démonstratif, au sens littéral du terme : le scénario organise sa propre démonstration, chez Hamaguchi, on ne doute pas. On affirme, l’Humanitude était la voie à suivre depuis le début !


Puis, je retrouve quelque chose qui me gêne vraiment chez Hamaguchi. La malveillance… J’ai l’impression qu’Hamaguchi a du mal avec ce mot. Il ne croit pas vraiment à des individus mauvais par principe. Quand quelqu’un fait du mal chez lui, il faut toujours comprendre pourquoi, il y a toujours quelque chose derrière : une institution, une blessure, une maladie, une position sociale, une incapacité à communiquer… Il y a presque toujours quelque chose derrière le comportement qui permet de le rendre compréhensible et in fine de l’excuser.


Bon, vous allez me dire : le type avait quand même appelé son film précédent Le Mal n’existe pas. J’étais prévenu. Hamaguchi semble croire qu’un conflit peut être dépassé dès lors que chacun accepte réellement de regarder l’autre. Que comprendre quelqu’un peut permettre une réconciliation. Et c’est beau, monsieur Hamaguchi, c’est beau, mais ça n’existe pas. Parce qu’il existe aussi des conflits qui ne se résolvent pas, des gens qui comprennent parfaitement l’autre et choisissent malgré tout leur propre intérêt, des institutions capables d’absorber la critique sans réellement changer.


C’est probablement là que se situe mon problème avec Hamaguchi, je le trouve un peu naïf.

Naldra
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le 17 août 2026

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Naldra

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