8
le 26 mai 2026
SuivreWalk on the Wild Side
Sacré morceau que le nouveau film de Ryusuke Hamaguchi !Il y aborde énormément de choses sans jamais donner l’impression de vouloir cocher des thèmes : les relations humaines les plus simples, la...
Depuis au moins Drive my car, chaque sortie d’un film d’Hamaguchi constitue un petit événement dans le monde cinéphile. J’avais beaucoup aimé Drive my car à sa sortie, Le mal n’existe pas m’avait un peu déçu donc j’avoue que l’envie de voir Soudain n’était pas plus pressante que ça. Cependant, à la vue des dithyrambes et des bonnes notes que ce dernier récolte depuis qu’on peut le voir, une petite curiosité s’est éveillée en moi.
Soudain se déroule en France. On y suit une Virginie Efira, directrice d’EHPAD dans Paris, pleine de doutes quant à sa gestion des patients. Elle essaie de mettre en place une nouvelle méthode, plus humaine, mais fait face aux réticences du corps médical pour qui les exigences du terrain rendent impossible cette mise en place. Un soir, alors qu’elle rentre chez elle, elle tombe sur un jeune homme japonais atteint d’autisme sévère qui s’est perdu. Elle décide d’attendre avec lui, le temps que ses proches le retrouvent. Cela lui permet de faire la rencontre de Tao Okamoto, une metteuse en scène, qui l’invite à une des représentations de sa pièce. Efira y va et après cela, les deux ne se quittent plus, victimes bienheureuses d’un coup de foudre amical. Elles vont passer la nuit ensemble à discuter de tout, à refaire le monde, en parlant d’art, de politique et de travail. Malheureusement, cette grande amitié naissante est vouée à finir vite : Okamoto est atteinte d’un cancer en phase terminale. Le film nous laisse sur l’héritage d’Okamoto dans l’EHPAD d’Efira : l’artiste a rencontré le social et du haut de sa sensibilité tenté une nouvelle forme de thérapie. Celle-ci est bien plus en accord avec les valeurs d’humanité que porte le personnage d’Efira et fera même plier l’infirmière la plus réfractaire au changement.
Je pense que le plus grand problème de ce film tient à ce que j’imagine être son pari principal, à savoir étirer le récit pour produire chez le spectateur une expérience sensible et faire de cette sensibilité le principal mode de résolution des contradictions à l’œuvre dans le film.
Mais c’est bien trop long. Certaines scènes se répètent et finissent par user le spectateur, comme la répétition ad nauseam de la volonté de l’EHPAD de faire marcher ses patients (“mais attendez, ils vont forcément tomber !!”).
D’autres, bien trop nombreuses, sont verbeuses à souhait, je pense évidemment aux nombreuses scènes “conférences” notamment celles qui présentent les problèmes du capitalisme. Le point culminant étant la scène du tableau blanc, qui laisse pantois tout spectateur un peu informé tant l’autosatisfaction théorique transpire de la scène. Les vagues schémas et les remarques spirituelles des deux protagonistes contribuent à donner une impression de pertinence, une sorte de “wow ! je n’avais pas pensé à ça”. Mais tout cela tombe bien à plat dans l’application concrète, que j’évoquerai un peu plus bas.
Il aura bien fallu se lamenter sur les contradictions du capitalisme et ajouter qu’il n’existe pas vraiment d’issue possible pour pouvoir se complaire dans l’esthétisation politique. Ce qu’est le film : une grande esthétisation de la politique, qui insiste sur la sensibilité, sur la communauté pour résoudre des problèmes inéluctables. Trouvons refuge dans le Beau et les enfants seront bien gardés !
Une vision un poil classiste qui est parfaitement incarnée dans la hiérarchie même de l’EHPAD. Le personnel médical réticent au changement porte la blouse et ne comprend pas les velléités esthétiques de sa directrice. Comment le pourrait-il ? Enfermé qu’il est dans la routine, il n’a pas le temps de s'élever vers le Beau. Il faut qu’on l’amène à lui en se massant les pieds dans le jardin ou en jouant une pièce absconse en japonais, ponctuée de regards complices et entendus entre les deux cheffes d’orchestre, sous les yeux ébahis du corps médical finalement touché par la grâce. Et là, quand le jeune homme autiste maltraite les patients en les secouant, on comprend enfin que lutter contre l’ogre capitaliste c’est ça, c’est condescendre sur le prolétariat et leur apporter magnanimement les lumières de la beauté. Ils sont professionnels du soin et auraient peut-être leur mot à dire ? Non, ils ont travaillé en psychiatrie et donc n’y connaissent rien. La mère du personnage d’Efira est morte d’Alzheimer, elle s’y connaît donc un peu plus qu’une infirmière lambda, qui n’a sûrement lu ni Marx, ni Mauss. On pourrait objecter par exemple qu’il vaudrait mieux ne pas secouer une personne désorientée par la maladie au prétexte que ça n’est physiquement pas recommandable mais ça serait faire fi de considérations hautement plus importantes comme “c’est une personne comme nous, elle a le feu de la vie à l’intérieur d’elle donc elle doit vivre comme nous”. On aurait effectivement eu du mal à penser à cet argument.
Soudain fait donc l’effet d’un emprisonnement forcé avec deux petites bourgeoises pédantes pour une thérapie de choc anticapitaliste. Thérapie inefficiente mais terriblement confortable. Inefficiente en ce qu’elle reconduit involontairement la division intellectuelle et manuelle du travail : il y a les sachants et les agissants, et les deux catégories restent distinctes. L’infirmière réticente n’est pourtant pas une illuminée tentant de se rassurer sur sa propre finitude, mais une travailleuse confrontée à des difficultés bien matérielles. Elle sait ce que signifie prendre soin de corps fragiles, avec des horaires, des risques et des contraintes qui ne disparaissent pas parce qu’on les regarde avec davantage de sensibilité. En faisant de l’esthétique une politique, Hamaguchi ne supprime pas ces contraintes : il les fait disparaître de son champ de vision.
Créée
il y a 2 jours
Critique lue 4 fois
8
le 26 mai 2026
SuivreSacré morceau que le nouveau film de Ryusuke Hamaguchi !Il y aborde énormément de choses sans jamais donner l’impression de vouloir cocher des thèmes : les relations humaines les plus simples, la...
8
le 13 août 2026
SuivreJe suis un admirateur de Ryusuke Hamaguchi, l’un des cinéastes d’aujourd’hui dont je suis le plus assidûment la carrière. Mais quand j’avais appris qu’il allait tourner un film majoritairement en...
8
le 24 mai 2026
SuivreEn art, j'ai tendance à considérer certaines qualités esthétiques comme intrinsèquement porteuses de qualité artistique. Au cinéma, plus particulièrement, j'aime ces films qui se fichent du scénario,...
10
le 27 nov. 2025
SuivreL’esthétique solar punk n’a, à ma connaissance, pas eu de véritable incarnation à l’écran. Il fallait bien que tout commence, et de quelle manière. Dans Arco, à la suite de l’exploitation poussée de...
4
le 18 oct. 2025
SuivreIl y a bien des choses à dire de ce court essai de Camus mais je m’efforcerai de faire simple. Dans l’imaginaire collectif et, je pense, du fait de sa mort prématurée, Camus a cette aura presque...
3
il y a 2 jours
SuivreDepuis au moins Drive my car, chaque sortie d’un film d’Hamaguchi constitue un petit événement dans le monde cinéphile. J’avais beaucoup aimé Drive my car à sa sortie, Le mal n’existe pas m’avait un...
SensCritique dans votre poche.
Téléchargez l’app SensCritique.
Explorez. Vibrez. Partagez.



À proposNotre application mobile Notre extensionAideNous contacterEmploiL'éditoCGUAmazonSOTA
© 2026 SensCritique
Thème