Soudain
7.7
Soudain

Film de Ryusuke Hamaguchi (2026)

Dans Soudain, Ryusuke Hamaguchi filme deux femmes qui luttent face à un cancer, l’une du sein, l’autre du capitalisme. Adaptant un échange de lettres entre une philosophe malade et une anthropologue, il se risque au film bavard et théorique. Pourtant, c’est l’inverse qui, la plupart du temps, advient, comme si le cinéaste laissait le temps à l’impossible de devenir possible, selon la formule de son actrice japonaise. En effet, les lettres s’incarnent : à leur travail sur l’esprit est rattaché un métier du corps. La philosophe du livre est en effet dans le film une ancienne étudiante en philosophie devenue metteuse en scène, tandis que l’anthropologue qui échange avec elle est ici une ancienne étudiante en anthropologie devenue directrice d’un EHPAD se voulant plus humaniste (adepte de « l’humanitude », théorie et pratique – chez Hamaguchi les deux ne vont pas l’une sans l’autre – qui consistent à considérer les gens comme des humains et non seulement des patients, des malades ou des presque-morts, faute de temps). Si les disciplines universitaires originelles restent les mêmes (philosophie et anthropologie), elles se concrétisent, de même que leurs théories demeurent le socle de leurs discussions, mais tentent d’être appliquées dans la vie quotidienne.

Plus que de mettre en scène, Hamaguchi met son film en pratique, évitant ainsi l’écueil du film bavard ou creux. On discute le temps que le café soit coulé (et même après), le temps que les nouilles soient cuites (et même après) ou malgré les appels téléphoniques venant du boulot : le réel est toujours bien là et il existe matériellement. De même chez les résidents de l’EHPAD, quand la pensée ne répond plus, le corps demeure réceptif, de la tête aux pieds (ce qui n’est pas étonnant venant d’un cinéaste qui a réalisé cinq films autour des cinq sens). Hamaguchi oppose au système capitaliste productiviste, son propre système, politique et esthétique (les deux, en convoquant Jacques Rancière, se retrouvant dans l’épanouissement de la démocratie), sans faire de son œuvre un manuel de développement personnel – mais bien plutôt un manuel de développement collectif.


Le cinéaste japonais filmait déjà le travail d’un dramaturge dans Drive my car, et les abus du capitalisme face à la nature dans Le mal n’existe pas. Ici, il combine ces deux sujets, la nature et la culture, ou plutôt il tente de les joindre dans ce qui s’apparente à une ode à l’art-thérapie. Par le théâtre, il parle de cinéma : l’art de Mari, la metteuse en scène japonaise, sert à faire reculer la mort, ou du moins à s’y préparer. Par les soins plus humanisant (mais bourrés de contradictions (coût du loyer, temps et conditions de travail etc) toutes étudiées avec tracas) apporté aux personnes âgées de l’EHPAD, l’art de Marilou est aussi de faire reculer la mort, ou du moins à s’y préparer.

Le film glisse ainsi dans une douceur utopiste qui ne dramatise rien, préférant la caresse à l'éclat. Le coup de foudre amical semble juste, tant ces deux femmes irradient de beauté et de tendresse l’une pour l’autre (deux actrices couronnées d’un double prix d’interprétation féminine mérité au festival de Cannes). Dans les deux langues, Hamaguchi parvient à faire ralentir le Vieux Contient en réalisant un film français à la japonaise, qui accepte la lenteur et la contemplation, et un film japonais à la française, qui se permet de longs dialogues sur le sens de la vie et la beauté de l’art (les deux pays faisant d’ailleurs partie du même monde économique, capitaliste et pollué).

Dans ses scènes les plus fortes (c’est-à-dire les plus émotionnelles), Soudain examine l’irruption de la mort dans la vie ; dans ses scènes les plus faibles (c’est-à-dire les plus théoriques), il divague, sur les quais de Seine ou à l’aide de schémas sur un tableau blanc, sur le capitalisme comme d’un cancer, quelque chose qui se dévore lui-même et finira bien par mourir un jour, lui aussi (mais fera-t-il mourir le corps qu’il contamine ? Ceci le film ne le dit pas, il le suggère presque).

Soudain est un film sensible et utopiste, capable d'inventer un monde un peu différent et de réfléchir à ses propres limites pour tenter de les repousser à l’infini. Il pose la question suivante : jusqu’où peut-on repousser les limites (du corps, de l'esprit, de la planète, du progrès etc.) ? Quand faut-il s’arrêter ? Lui, il décide de le faire au bout de 3h15. C’est beaucoup en théorie, mais en pratique ça paraît peu tant le film nous prend la main, ou dans les bras, nous câline et ralentit le rythme de notre respiration (alors qu’un souffle haché clôturait son dernier film, Le mal n’existe pas). Ce qui pourrait me faire dire que le cinéma d’Hamaguchi est un cinéma du souffle – élément qui, d’ailleurs, relie le théâtre et la nature, ses thèmes/motifs fétiches (en plus des pieds ???).

Dormir_Debout
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il y a 1 jour

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