Il fallait bien qu’un jour, Superman renaisse. Non pas comme simple itération d’une franchise exsangue, mais comme point de départ d’un univers à reconstruire. James Gunn, récemment promu architecte du nouveau DC Studios, se livre à cet exercice inaugural avec une ambition paradoxale : redonner au mythe sa simplicité originelle tout en le teintant d’un second degré affirmé, presque irrévérencieux. Son Superman — volontiers pop, souvent ludique, parfois irritant — ne vise ni la gravité christique des versions signées Snyder, ni le romantisme épique des films de Richard Donner. Il opte pour autre chose : une relecture cartoonesque, assumée, saturée de couleurs et d’ironie, qui interroge autant qu’elle décontenance.
Une incarnation habitée, un antagoniste magnétique
Commençons par les corps, ces premiers vecteurs du cinéma de super-héros. Le nouveau Superman — dont l’interprète, l'inconnu David Corenswet, jusque-là relativement discret dans les radars hollywoodiens, se révèle ici avec conviction — assume la plastique idéale du héros sans verser dans la posture outrancière. Son jeu, direct, frontal, s’apparente à celui d’un homme qui n’a pas encore tout à fait conscience de son propre statut mythique. Ce Clark Kent souriant, presque candide, fonctionne à rebours des figures torturées qui ont hanté le genre depuis The Dark Knight. Il est solaire, mais sans emphase ; bonhomme, sans niaiserie. Le résultat, surprenant au premier abord, finit par séduire par sa sincérité.
Mais c’est du côté de Lex Luthor que le film gagne en profondeur. Interprété avec une finesse rare par un Nicholas Hoult méconnaissable, Luthor devient ici un personnage aux arêtes mouvantes, bien plus qu’un simple archétype de méchant mégalo. Hoult parvient à conjuguer autorité et retenue, froideur stratégique et soupçons d’humanité. Il ne cabotine jamais, préfère l’insinuation à l’invective, la tension retenue à l’explosion, jusqu'à inverser ces valeurs crescendo à mesure que l'intrigue trouve sa conclusion et que ses sentiments prennent le pas sur sa raison. Dans un univers qui flirte constamment avec la parodie, cette figure de l’antagoniste, solide et grave, agit comme une colonne vertébrale, une nécessité tragique autour de laquelle tout gravite.
Lois Lane, hélas, ne bénéficie pas du même soin. Reléguée à un rôle fonctionnel, à peine effleuré par le scénario, elle semble presque désincarnée. Si l’actrice, Rachel Brosnahan, ne démérite pas, elle se heurte à une écriture paresseuse, souvent réduite à des échanges anodins et des insertions mal amenées. Son personnage, qui aurait pu contrebalancer la légèreté générale par une ironie mordante ou une acuité journalistique, reste transparent. Cette faiblesse, dans un film qui prétend faire revivre l’esprit de l’âge d’or du comics, interroge profondément : peut-on encore se permettre, en 2025, de traiter une héroïne historique comme simple faire-valoir romantique ?
Le choix esthétique : quand l’hommage devient saturation
James Gunn n’a jamais caché son goût pour l’univers pop, les effets de distanciation ludiques et l’amour du pastiche. C’est même sa signature. Or ici, cette sensibilité trouve une expression visuelle qui en trahit à la fois les forces et les limites. Le film baigne dans un filtre jaune omniprésent, censé évoquer l’imagerie des vieux comics ou des matinées animées du samedi matin. Mais cet effet de style, loin de créer une atmosphère chaleureuse, écrase la palette chromatique du film, aplatit les visages, ternit les décors. Là où l’on attendait une explosion de couleurs franches, on trouve une image engluée dans une teinte artificielle, presque sépia, qui finit par fatiguer l’œil.
Cette direction artistique, très affirmée, rappelle en cela certaines adaptations des années 2000 — on pense inévitablement à Scooby-Doo ou même Speed Racer — qui misaient tout sur la stylisation jusqu’à frôler l’abstraction plastique. Le problème n’est pas tant dans le choix que dans sa constance : à force d’uniformiser l’image, le film perd en contraste, en relief, en respiration. Ce qui, dans une série animée de 22 minutes, fonctionne comme un marqueur visuel charmant devient, sur 2h10, une contrainte pesante.
Une mise en scène sous le signe du dessin animé
C’est ici que réside l’un des paris — et l’un des pièges — de Gunn : faire de Superman un grand épisode live-action de Justice League version années 1990. On y retrouve les codes de ces séries d’animation : découpage dynamique, rythme effréné, humour en contrepoint de l’action, dramaturgie simplifiée mais lisible. Le film file à toute allure, sans pause réelle, et ce vertige peut séduire, surtout chez les plus jeunes. Il y a dans cette légèreté quelque chose d’aérien, presque musical, comme un ballet pop entre super-pouvoirs et réparties comiques.
Mais à trop assumer le ton de l’animation, le film court un risque : celui de perdre en verve épique, en gravité émotionnelle. Là où Man of Steel s’installait dans une mythologie tragique, Superman version Gunn semble toujours sur le point de désamorcer son propre récit. L’humour, omniprésent, devient parfois un mécanisme de défense. Rien ne doit être trop sérieux. Une catastrophe est toujours accompagnée d’un trait d’esprit ; une révélation dramatique, aussitôt édulcorée. Cette posture, qui peut s’entendre comme une réaction aux excès solennels des précédentes productions DC, finit par créer une forme de distance émotionnelle, une impossibilité à se sentir pleinement concerné.
La musique : hommage anachronique ou fausse bonne idée ?
Le choix de reprendre les thèmes de John Williams aurait pu être judicieux. Il ne l’est que partiellement. Car si la célèbre fanfare résonne encore avec sa puissance intacte bien qu'étonnamment diluée, elle semble ici en contradiction avec le ton général du film. Ce décalage — entre le lyrisme orchestral et l’esprit cartoon — produit un effet de collage artificiel. À plusieurs reprises, l’image légère ou moqueuse se heurte à une musique pompeuse, comme si deux films coexistaient sans jamais s’harmoniser. Il ne suffit pas de convoquer le passé pour en réactiver la puissance. L’hommage tourne alors au pastiche involontaire.
Une tonalité originale, mais à double tranchant
Il faut néanmoins reconnaître au film une certaine forme d’audace. Celle de tenter autre chose, de rompre avec le ton ténébreux devenu presque caricatural chez DC. Ce Superman est sans doute le premier depuis longtemps à assumer une tonalité enfantine, voire naïve, dans ce qu’elle peut avoir de plus frontal. C’est là son originalité véritable, et son mérite.
Car pour un public jeune, peu familier des codes super-héroïques surchargés de symboles, ce film joue pleinement son rôle : il amuse, divertit, ouvre des portes. L’univers DC devient soudainement accessible, drôle, avenant. Il retrouve quelque chose de l’esprit pionnier qui animait les premiers comics, bien avant qu’ils ne deviennent des objets d’étude universitaire ou des étendards idéologiques.
Mais cette tonalité — délicieusement rafraîchissante pour certains — pourra sembler radicalement insuffisante à d’autres. Le spectateur adulte, en quête de complexité narrative, de conflits intérieurs ou de mythes réactualisés, restera souvent sur sa faim. Le film ne prétend d’ailleurs pas autre chose : il renonce sciemment à une lecture adulte du mythe pour privilégier une approche accessible. Est-ce regrettable ? Peut-être. Mais c’est un choix cohérent.
Conclusion : un Superman en clair-obscur
Le Superman de James Gunn est un objet cinématographique singulier : un film qui choisit de jouer la carte de l’enfance sans détour, quitte à en assumer toutes les limites. Il possède des atouts réels — un duo central convaincant, une énergie constante, une esthétique référencée — mais aussi de sérieuses maladresses : direction artistique trop appuyée, second degré mal dosé, personnages secondaires sous-écrits.
Il ne s’agit ni d’un échec, ni d’une grande réussite. Plutôt d’un essai coloré, en demi-teinte, qui cherche à redéfinir ce que peut être un film de super-héros en 2025. Et si l’on accepte ce geste comme premier chapitre d’un nouvel univers DC, alors il faut reconnaître qu’il possède quelque chose de rare aujourd’hui : une forme de sincérité naïve, presque désarmante.
Un film à voir comme une page d’ouverture : imparfaite, chatoyante, confuse parfois — mais non sans promesse.