Les héros de Roman Polanski ont souvent eu des traits dostoïevskiens, mais la reprise directe n'a jamais eu lieu : en 1996, un projet d'adaptation du Double (1846) a échoué à cause d'une brouille avec Travolta. Richard Ayoade a accompli ce projet à l'occasion d'un second film écrit avec Avi Korine (frère d'Harmony, un baron du dégueulasse et du social poisseux – garanti sans critique). Auteur de Submarine et interprète d'un geek de IT Crowd, Ayoade s'intéresse surtout au potentiel comique (ou a-priori 'anti'-comique) du matériau original et l'injecte dans un cadre nourri de références abondantes aux dystopies, cauchemars et constructions 'schizo' dans les mondes littéraires et cinéphiles. The Double caricature avec esprit la notion d'environnement kafkaïen (mode de vie et de travail alignés sur Brazil et 1984), renvoie aux représentations américaines typiques 'cerveaux malades' (l'Aronofksy de Requiem for a dream ou Pi, par exemple) et semble allier Le Locataire (l'issue est identique, la source équivalente) au tandem Fenêtre sur cour/Body Double (De Palma s'inspirant du précédent).


La mise en scène est donc perpétuellement tributaire des apports d'Orwell, mais aussi de Lynch (Eraserhead), Godard (Alphaville) ou Kaurimaski (finlandais auteur de L'Homme sans passé), mais l'art d'Ayoade n'est pas celui de la citation. Il réinvente un puzzle 'classique' avec malice, lourdeur et sympathie pour la monstrueuse victime. Interprété par Jesse Eisenberg, Simon est une espèce de singe inhibé, aliéné dans une boîte minuscule, loser de la jungle bureaucratique. Son corps, ses mains perplexes et ses costumes dégingandés (plus que ses expressions – le jeu d'Eisenberg étant minimaliste et plutôt 'théorique') signent son décalage piteux et son obsolescence. Ses compulsions à la 'vertu' en font un paillasson social, ses fixations sentimentales un grand enfant frustré et médiocre. La fougue du roman, les dérives de l'imagination et les ivresses morales sont troquées pour des marqueurs plus modestes. Simon est surtout un de ces êtres trop scrupuleux et abrutis dans leurs vies – s'il s'emporte dans des justifications ou des monologues toujours plus complexes, on a l'impression générale pour le supposer mais peu d'éléments pour en attester.


La part du portrait qu'Ayoade retient en premier est le défaut d'affirmation et les obsessions en découlant. Simon n'obtient aucun des liens sociaux et affectifs qu'il souhaite perpétuellement et envers lesquels il déploie de timides efforts physiques ou réels. Sauf pour être méprisé et dominé, c'est un invisible aux yeux de la hiérarchie et des membres de son environnement ; à son lieu de travail où il est présent depuis sept ans, les matons ne le reconnaissent pas et les collègues l'oublient. On l'entretient dans un état d'enfant ingrat et indigent (jusqu'à la serveuse, qui ne respecte pas ses commandes) ; sa mère est ravagée et il n'a pas de famille ou de contacts l'enracinant pour le reste. Le monde auquel Simon est enchaîné est mesquin ; s'il ose une petite manifestation, il sera puni ; s'il reste conforme et neutre, il aura une ration 'raisonnable' d'abus et de réprobations. Et pourtant, il reste. L'habitude, l'isolement et la nécessité aidant, Simon est un aliéné volontaire ; les lambeaux d'espoirs de garçonnet amoureux et en attente de reconnaissance surenchérissent et le calment, voire le flattent, pendant assez longtemps. Autrement dit, jusqu'à ce que les fantaisies et le 'moi' offensif, convoité mais terrifiant, débordent – en la personne de ce jumeau 'maléfique' nommé James.


Lui s'autorise tout, prend, ment, sociabilise et gagne : le patron le félicite, les collègues l'apprécient, la fille tombe sous son charme. Le plus pathétique, c'est que la copie originale conserve sa pureté en vain : bon travailleur, bonne personne, soigneux et bienveillant, il ne réussit qu'à agacer et s'avère inefficace en tout. Le voleur de ses talents avoués et cachés, c'est le reflet de ses fantasmes grégaires (et perçus, à juste titre, comme grossiers). En survenant pour le mettre en échec, le double de Simon vient lui révéler son masochisme – avec pour effet de l'emmener vers la mort, ou du moins vers l'extinction pour de bon. Car jusqu'ici Simon n'existait pas, au sens faible et individuel du terme ; désormais il sera éjecté concrètement, absolument : son cas sera étiqueté, l'humiliation sera officialisée, la fin de toute perspective prononcée. Comme tous les types étouffés par leur âme de martyr, il n'a que cette issue s'il veut rester digne. Pour souligner toute cette absurdité tragique, un humour navré et agressif traverse le film, via des dialogues ouvertement imbéciles, emprunts d'une fausse ignorance ou d'une superficialité couvant un débordement de rage, de ressentiment ou de dégoût : dans tous les cas, singeant la communication, l'emphase et l'ouverture, pour mieux afficher sans le déclarer un rejet profond de ce 'personne' qu'est Simon.


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le 12 avr. 2016

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