La grande vulnérabilité d'un braqueur raté

Dire que j'attendais le dernier film de Kelly Reichardt serait un doux euphémisme. Si son Showing up ne m'avait pas spécialement emballé, sans doute en raison de la thématique de l'artiste, qui ne me parle pas beaucoup, j'avoue avoir un attrait tout particulier pour sa filmographie, et notamment son First Cow et son Old Joy deux longs-métrages mettant en scène des relations amicales masculine d'une profonde tendresse, rarement vues au cinéma.


Kelly Reichardt poursuit donc sa quête de la mise en scène des gestes vulnérables des démunis et des marginaux américains à travers ce Mastermind. Le concept du long-métrage est simple : il s'agit de déconstruire le genre du film de braquage par la mise en scène d'un "braqueur-looser" incapable de mener à bien quoi que ce soit, jusqu’à l’effondrement même de sa propre cellule familiale. Le titre annonce d’emblée l’ironie du projet, soulignant combien le personnage est à l’opposé de la figure du génie criminel. Ici, pas d’explosions, de courses-poursuites frénétiques ni de fusillades spectaculaires, le film se situe à mille lieues du blockbuster d’action américain tel qu’on le connaît. Reichardt s’intéresse au quotidien d'un braqueur : sa vie de famille, sa manière bancale de concevoir un plan, de fuir, de se cacher et surtout de dissimuler ses objets volés, mais aussi à ses petits gestes qui vont venir révéler toute sa vulnérabilité.


J'appelle à la barre la séquence dans la grange. Le protagoniste y tente maladroitement de cacher les tableaux dérobés, perché en haut d’une échelle bancale. Reichardt s’attarde longuement sur chacun de ses gestes maladroit, dans une scène longue et répétitive, dans laquelle le personnage range les œuvres d'art une à une dans une caisse en bois. Cette maladresse corporelle est révélatrice de l'humanité du personnage. Nous ne sommes pas en face d'un braqueur invincible sortant victorieux de son casse mais bien face à un être humain, tout ce qui a de plus banale, dont l'existence semble d'ailleurs tenir à un fil, ou plutôt à cette échelle grinçante, qui finira par céder, le précipitant à terre.


Par la longueur de son film, Reichardt cherche aussi paradoxalement à rendre actif son spectateur. Chaque séquence est traversée par l'incertitude car le parcours du personnage est sinueux, celui-ci étant recherché par les autorités. On ignore où il est va, ni ce qui l'anime. Il erre telle une âme errante, comme bon nombre de personnages de l'univers de la réalisatrice. On est plongé dans une attente continue, sans jamais savoir où le film nous conduit ni ce vers quoi il finira par déboucher.


Ce qui distingue sans doute ce film des autres œuvres de la réalisatrice tient au caractère antipathique de son protagoniste. Chez Reichardt, les personnages principaux, bien qu’imparfaits, dégagent le plus souvent une certaine tendresse qui suscite l’attachement du spectateur. Les figures plus désagréables restent en général cantonnées aux rôles secondaires, on peut penser, par exemple, au frère détestable de l’héroïne dans Showing Up.

Ici, le héros est certes vulnérable, enchaînant les échecs, ce qui le rend profondément humain; mais son indifférence vis-à-vis de sa famille et du monde qui l’entoure tend à le rendre difficile à aimer, voire peu mémorable sur le plan affectif. Cela ne fait guère de doute, ce choix est pleinement assumé par la réalisatrice et n'en constitue en rien un défaut du long-métrage. À travers ce personnage de voleur, de menteur, d’homme indifférent à tout, peut être que notre "Mastermind" apparaîtrait comme une métaphore des États-Unis autant ceux des années 70 que ceux d’aujourd’hui.


Pourrait-on alors voir dans ce film, l’œuvre la plus politique de Reichardt. Sans jamais afficher frontalement son propos, elle parvient à dire bien davantage sur la situation sociale (et politique américaine) que nombre de films la prenant pourtant pour sujet premier. C'est à cela que l'on reconnaît les grands films !

Cast17
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Créée

le 8 févr. 2026

Modifiée

le 9 févr. 2026

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Théo Cast

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