Inspiré d'une histoire vraie, celle de la survie miraculeuse de Larissa Savistkaïa, ce film, présenté comme un film-catastrophe, ne rentre en fait dans aucune case de "genre". Certes, il y a un crash, un atterrissage douloureux dans la taïga, la survie en attendant les secours ou en tentant de les rallier. Dès lors, deux intrigues s'entrelacent au temps présent : l'errance de Larissa dans une forêt un peu magique, un peu tolkinienne, hantée par un tigre bien moins bavard que dans L'Odyssée de Pi, mais un peu plus affamé, même si les vrais buveurs de sang sont les moustiques sous cette latitude.
Mais Suvorov appuie moins sur la touche "suspens" que sur celle de la nostalgie, avec des allers-retours constants dans le passé, qui nous fait revivre avec l'héroïne toutes les étapes d'une histoire d'amour qui va mener fatalement à la chute d'un avion et la séparation des amoureux. Une histoire tragique filmée comme un conte romantique, dans une lumière dorée, un peu pâlie, qui convient très à cette reconstitution presque nostalgique de l'URSS sous Brejnev : la vie simple, ni facile ni éprouvante de familles ordinaires, vivant dans ce Far-Est russe qu'est la région de l'Amour, par delà lequel on voit la Chine interdite. Pas de zek, pas de dissidents emprisonnés, pas de Tcheka ou KGB diaboliques : juste la médiocrité de fonctionnaires et de militaires attentifs à se défausser d'une faute tragique, mais ni tout à fait mauvais, ni tout à fait bons. Et finalement, la quête de Larissa ne s'avère être ni les secours ni la frontière interdite du fleuve Amour, mais les retrouvailles avec son époux Volodia, lui aussi perdu dans la forêt, et qui ne cesse d'apparaître et de disparaître sous ses yeux, entre deux mondes, entre rêves et souvenirs, jusqu'à l'adieu ultime.
Comme Der Untergang et sa secrétaire, le film s'achève abruptement sur un entretien avec la véritable Larissa, qui raconte, quarante ans plus tard, ce qui a suivi son sauvetage, le silence imposé par le KGB (si elle est finalement entrée dans le Guiness, c'est non pour son incroyable survie à une chute de 5 km, mais pour le montant le plus bas d'indemnisation d'une catastrophe aérienne jamais reçue : 20 $). Les photos du véritable couple Savistky sont d'ailleurs poignantes, tant sa beauté surpasse celle des acteurs. Un charme prenant et désuet, comme cette URSS bien reconstituée dont les avions ont des intérieurs qui ressemblent aux trains des films hitchockiens.