The Ugly
5.9
The Ugly

Film de Yeon Sang-Ho (2025)

Comment saborder une histoire...

Ma note est mauvaise, mais uniquement à cause de la conclusion du film.

Sans trop en dévoiler, on cherche à comprendre la disparition d'une femme (et mère) 40 ans plus tôt à l'occasion de la trouvaille de son squelette. S'en suit une quete avec une journaliste que la déontologie n'étouffe pas, et un fils désabusé au fur et à mesure des révélations de celles et ceux qui ont connu sa mère. Et là on découvre des gens ordinaires, mais aussi des monstres ordinaires. Personne ne semble regretter la disparition de cette femme, personne ne l'a cherché. Pourquoi ? Parce qu'elle était laide...

Alors c'est vrai, la Corée du sud a visiblement un gros problème avec l'apparence physique ; le pays a le taux de chirurgie esthétique par habitant le plus élevé au monde. Et dans les années 70, là où se déroule une partie de l'intrigue, c'était déjà le cas, porté en plus par le miracle économique du pays qui se relevait de ses souffrances. Bref, le propos de dénoncer l'intolérance (et en même temps la bêtise et la vulgarité) aurait pu se tenir facilement jusqu'à la fin. Dans un film porté par une distribution à la hauteur. Mais la chute finale vient saborder le propos ! Je m'explique :


Pendant tout le film, le visage de cette femme reste caché. On ne la connaît qu'à travers le mépris des autres, à travers ce mot répété comme une sentence : laide. Le spectateur, privé d'image, se fabrique malgré lui son propre monstre. Puis vient la photo. Le fils la découvre enfin, et la caméra ne filme plus seulement son visage à lui ; elle nous montre à nous aussi ce que quarante ans de silence et presque deux heures avaient occulté. Et là, le malaise s'installe : cette femme n'a, selon mes critères, rien de spécialement laid. Le fils pleure. De soulagement, visiblement. Mais de soulagement de quoi ?


C'est toute l'ambiguïté du film qui se joue dans cette question sans réponse. Pleure-t-il de mettre enfin un visage sur cette mère qu'il n'a jamais connue ? Ou pleure-t-il, comme nous, d'un discret soulagement ; ouf, elle n'était pas si moche que ça ? Le film ne tranche pas. Et ce refus de trancher n'est pas une ambiguïté féconde : c'est un aveu. Car en choisissant de révéler, au terme du récit, un visage qui rassure esthétiquement, Yeon Sang-ho réactive précisément le réflexe qu'il prétendait démonter. Le film ne dit plus "la beauté ne devrait pas être un critère de jugement" ; il dit, en creux, "regardez, la société a eu tort, elle n'était en fait pas si laide". La nuance est écrasante. La première position aurait vraiment désamorcé la hiérarchie esthétique. La seconde se contente de déplacer le curseur, sans jamais le faire disparaître.


Un film réellement fidèle à son propos aurait dû interdire toute lecture rassurante : soit ne jamais montrer ce visage, soit en montrer un véritablement non conforme aux canons ; forçant chacun à affronter sa propre gêne sans échappatoire. Au lieu de ça, The Ugly offre une pirouette qui soulage tout le monde, le fils à l'écran comme le spectateur dans la salle. Voilà pourquoi une conclusion suffit parfois à saborder deux heures de démonstration : un film sur la laideur du regard social ne peut pas refermer son récit sur un visage qu'on trouve, finalement, pas si laid.

Kerven
5
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Créée

le 29 juil. 2026

Critique lue 53 fois

Kerven

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