Jadis machine à sous, le cinéma cocardier de Jerry Bruckheimer semblait, sans mauvais jeu de mots, avoir pris du plomb dans l’aile ces dernières années, marquées par le déclin de ses hérauts Michael Bay, Gore Verbinski, Roland Emmerich et Peter Berg. D’aucun commentateur américain y voyait la conséquence logique de l’évolution du grand public, à la fois plus replié sur lui-même et plus averti, et surtout, plus « diversifié » : comprenez, davantage intéressé par des problématiques liées à l’identité ethnique, raciale, sexuelle, etc., plutôt que par une vision binaire de la géopolitique, mise à mal par les déboires de l’US Army en Irak et en Afghanistan. Top Gun : Maverick remet les pendules à l’heure, et avec la manière. America is back, baby.


C’est à dessein que j’ai employé un jargon semblant tout droit sorti de LinkedIn ou d’un article de Kombini car, ce n’est un secret pour personne à ce stade, les concepts nés dans les universités américaines, tels que l’intersectionnalité, le « privilège blanc » et la théorie critique de la race et du genre ont imprégné le cinéma de divertissement américain de ces dix dernières années. Visiblement convaincus que les activistes de Twitter s’exprimaient au nom de la majorité, les studios paniqués ont répondu à leurs doléances permanentes non pas en prenant le risque de faire entendre de nouvelles voix, ce qui en soi aurait été louable et potentiellement rafraîchissant, mais en reprenant les classiques du genre et en les « dépoussiérant pour un public moderne. »


C’est ainsi que John Connor, héros de la résistance de Terminator, s’est vu remplacer par une jeune fille issue de l’immigration clandestine mexicaine ; que Luke Skywalker de Star Wars se fit ridiculiser par une jeune femme armée d’un bâton ; que Captain Marvel devint du jour au lendemain la pièce maîtresse des Avengers, ou encore que la réussite de Mr Spock était soudainement due au discours motivateur et larmoyant de sa sœur adoptive dont personne n’avait entendu parler en un demi-siècle d’existence de Star Trek. Je pourrais citer Doctor Who, Star Trek Picard, Hawkeye, Captain America, Westworld, Halo, autant de propriétés intellectuelles made in USA dont les protagonistes traditionnellement masculins ont été rabaissés pour mettre en valeur des remplaçants issus de « minorités », que leurs auteurs ont autrement incapables de rendre intéressants et attrayants par leurs seuls mérites.


Pour contrer la déliquescence de ces créations, le salut devait venir d’une autre, a priori pourtant pas la mieux prédisposée. Parmi les grosses cylindrées patriotiques de l’époque reaganienne, Top Gun de Tony Scott se distinguait comme un film particulièrement bon-enfant, mais aussi crypto-gay, eu égard à sa célèbre scène de beach-volley. La présence de Tom Cruise comme tête d’affiche n’était pas non plus forcément de nature à rassurer les investisseurs, le plus célèbre scientologue d’Hollywood ayant connu son lot d’échecs récents (La Momie, Oblivion, Jack Reacher 2), la franchise des Mission Impossible nonobstant.


En fait, Top Gun : Maverick ne fait rien de révolutionnaire, ni même de contre-révolutionnaire : il se contente de reprendre la formule du premier film, en le débarrassant de ses attributs les plus kitschs (bye-bye les ralentis, la scène de football-plage étant autrement plus chaste que son aînée) pour mieux développer le personnage titulaire, qui n’a plus à partager la vedette avec « Iceman », Val Kilmer se contentant ici d’un caméo. Seulement, il le fait d’une manière respectueuse de l’ensemble des personnage, tout en restant aussi pro-USA que le premier film.


En effet, Top Gun : Maverick montre que de l’eau a coulé sous les ponts. À la manière des derniers James Bond, mais aussi des westerns traditionnels, il ne recule pas devant l’anachronisme de son héros, dont le métier-même est bientôt appelé à être supplanté par la technologie. Le film de Joseph Kosinski fait cependant preuve de respect et de compassion envers Maverick et ses frères d’armes, plutôt que d’essayer de les balayer sous la porte. En outre, il montre que le personnage titulaire n’est pas statique : il refuse les promotions pour ne pas perdre ce qu’il aime le plus, à savoir voler, mais finit par s’adonner à cette dernière activité de manière totalement irrationnelle, comme un junkie.


Comme si ce double mécanisme ne suffisait pas, Kosinski y adjoint l’équipe de jeunes pilotes que Maverick est censé former ; or, eux non plus ne sont pas des caricatures. Comme on est en droit de s’y attendre de nos jours, cette équipe est hétéroclite (femme, noirs, latinos, etc) mais cela n’est jamais utilisé pour créer ni tension factice, ni compassion coupable. Tous, sans exception, sont compétents : ils sont là pour cette raison, qui n’a rien à avoir avec leur origine. Surtout, ils s’entraident pour accomplir leur objectif, sans acrimonie ni arrière-pensées, hormis entre Maverick et « Rooster » Bradshaw (Miles Teller), fils de « Goose » tué dans le premier film, ce qui constitue le cœur de film.


Top Gun : Maverick véhicule donc un message, ne nous y trompons pas, mais il s’agit d’un message d’union et non de division ; de construction commune du futur, et non de réparations pour les erreurs du passé. Pas moins militariste que son aîné, il rappelle au public américain que ses idéaux ne sont pas vains et que chacun y a leur place. Je n’aurais jamais cru qu’une production Bruckeimer serait un jour plus véritablement progressiste que 90 % des productions du très libéral Hollywood, mais nous en sommes là.


Bien plus efficace comme publicité de recrutement que le tristement célèbre clip animé de 2021 (tapez « Emma, The Calling » pour une franche rigolade), Top Gun : Maverick offre une plongée dans une Amérique qui croyait encore en elle-même et en les vertus qui font sa particularité. Je ne sais pas vous, mais aussi grandiloquente et occasionnellement naïve soit-elle, je préfère largement cette Amérique-là à celle de la reprise d’Imagine par des stars nous intimant de revoir notre rapport à la possession depuis leur villa à plusieurs millions de dollars. Sur ce, messieurs Cruise, Bruckehimer et Kosinski, je vous en prie : bombardez la concurrence, et que des ruines d’Hollywoke naisse un nouveau cinéma de cet acabit, preuve qu’on peut faire du neuf avec du vieux, et bien s’amuser au passage.


Szalinowski
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le 5 juin 2022

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