Comme le remarque Sergent Poivre, il y a du Tarkovski dans Train Dreams, et surtout du Tree of Life... Mais c'est là toute la question : de qui tient-il le plus ? En d'autres termes : Train Dreams s'approche-t-il du chef d'oeuvre, ou n'est-ce qu'une vaste fumisterie ?
Côté fumisterie, déjà, incontestablement : le scénario. C'est extrêmement lent, souvent ennuyeux, et sans rien spoiler, rien n'est surprenant - surtout pas ce qui devrait l'être. Vous me direz, au moins, il y a un scénario, pas comme dans Terrence Malick : oui, bon point pour vous. La photographie, aussi. Rien à dire, c'est vraiment magnifique, mais on a quand même l'impression que c'est seulement un bel emballage, un truc un peu nombriliste qui se satisfait de l'apparence. Puis la narration vite fait entrecoupée de morceaux de rêves plus ou moins prémonitoires, avec des gros plans pour bien montrer la détresse. Les dialogues qui partent sur les temps anciens, comme le glacier préhistorique qui recouvrait ces forêts, mais au moins on n'assiste pas à l'histoire de la planète et des dinosaures pendant une bonne demi-heure. Enfin, et surtout, une réflexion assez convenue sur le sens de la vie (trouvée dans un remake de la terre vue du ciel), sur la connexion à la nature et à nos congénères, qui tranche vraiment avec les autres qualités bien réelles du film.
Car côté chef d'oeuvre, on retrouve l'onirisme quasi-mystique de Tarkovski, autour de l'amour, de la nature, et même d'une foi au-delà de la religion. La touche sensorielle du film, mélange d'eau glacée, de forêts et de feu, en est la référence la plus évidente. L'histoire de ce bûcheron du XXe siècle, c'est une synthèse de tous les deuils possibles : deuil impossible de l'amour, perte de repères dans un monde qui change perpétuellement, éloge de la solitude comme de l'amitié, beauté et cruauté de la terre enfin. Au fil d'une vie simple, il affronte sans doute les pires peurs de l'humain. La perte de l'amour, celui qui l'a construit, qui le définit, qui le meut. La perte de l'amour des hommes, qu'il comprend de moins en moins, jusqu'à s'enfoncer dans un ermitage extrême à la limite de la folie. La perte de l'amour de la nature, qui l'entoure constamment de sa beauté avec ses arbres, rivières, montagnes et autres tourbières, et qui lui prendra jusqu'à son essence et son esprit. Autant de sujets toujours pris de biais, avec la grâce déconcertante d'un bûcheron massif et hirsute, lui qui, orphelin et sans héritier, aura passé sa vie comme une plume se dépose sur un lac. Y a-t-il vie plus poétique que celle-ci ?