[Critique à lire après avoir vu le film]
Entre la blonde et la brune, son coeur balance. "Les hommes préfèrent les blondes", c'est bien connu.
La brune, c'est Sandra, une belle plante qui lui tombe tout cru dans le bec. Juive comme lui, de bonne famille, adoubée par ses très protecteurs parents et, ce qui ne gâche rien, susceptible de valoir à la famille une alliance commerciale juteuse. Sandra, pour le très fragile Leonard, bipolaire qui a deux tentatives de suicide au compteur, c'est la sécurité. Un peu trop : on sait que l'on ne désire que ce qui nous échappe. Par ailleurs, l'un des thèmes favoris du cinéma de James Gray est l'arrachement à son milieu et à sa famille, en un mot au déterminisme. Dans un registre plus policier, The Yard ou La nuit nous appartient ne parlent pas d'autre chose.
Celle qui représente l'Ailleurs avec un grand A, c'est donc la blonde, Michelle. Elle est sa voisine du dessus, en levant les yeux on voit opportunément sa salle de bain, ce qui permet de la fantasmer copieusement façon Fenêtre sur Cour. L'immature Leonard, qui habite toujours chez ses parents et travaille au pressing familial, en tombe amoureux. Plus, il ira jusqu'à lui déclarer qu'il l'aime. "Tu ne me connais pas", lui rétorque sa belle. Vrai : Leonard s'est épris d'une image. Pour souligner cette dimension fantasmagorique, James Gray utilise le très romantique thème de Mancini, Lujun. Leonard poursuit bien un rêve en la personne de Michelle.
Il part à sa conquête : fait semblant de la croiser par hasard sur un quai de gare, sort en boîte avec elle et ses copines, fait le coq, se lance sur la piste sans inhibition. La jeune femme est impressionnée, craque un peu, mais son coeur est déjà pris...
Le personnage de Michelle est un véritable cliché : celui de la femme éprise d'un homme marié qui ne veut pas quitter son épouse, argument usé jusqu'à la corde. Une femme qui prend pour confident et ami l'homme qui est fou d'elle, deuxième poncif. On peut penser ce portrait voulu par James Gray, le cinéaste voulant montrer un homme dont la passion repose sur du vent. Ce n'est sans doute pas innocent si les rencontres entre les deux tourtereaux se passent sur le toit de l'immeuble, où siffle une bise glaciale. Les beaux plans séquence qui donnent une sensation de cache-cache, longeant des parois, culmineront avec une naïve déclaration d'amour, suivie d'un coït à la hussarde.
Et là, bing, c'est le faux pas : il doit se passer 5 secondes montre en main entre le moment où leurs lèvres se touchent et celui où Michelle est pénétrée. 1) C'est irréaliste, particulièrement pour des gens habillés, particulièrement en hiver : pour accueillir un pénis, il faut au moins ôter son pantalon ? 2) Est-ce qu'on peut arrêter avec l'idée (issue de la pornographie) qu'une femme peut prendre son pied en quelques secondes, sans aucun préliminaire et dans les conditions les plus inconfortables ?
Quoiqu'il en soit il faudra retomber sur terre, et plus dure sera la chute. Leonard a d'abord lancé son sac de la fenêtre de sa chambre, il attend celle avec qui il doit fuir vers la Californie. Loin, très loin des siens, donc. Sa mère (Isabelle Rossellini), dans un geste d'amour, l'a laissé partir : elle si possessive, la mère juive type, elle qui écoute derrière la porte de son grand garçon, qui vérifie les sites qu'il vient de consulter, semble avoir compris le besoin d'évasion de son Leonard. Surtout, elle a enfin vu le bonheur sur son visage d'ordinaire torturé. De quoi donner son blanc seing.
On pense que la belle ne viendra pas mais elle finit par apparaître, tel un spectre dans l'obscurité. Cette fois son amant, cet avocat qui n'a même pas pris la peine de se rendre à l'hôpital suite à la fausse couche de celle qu'il avait mise enceinte, va quitter sa légitime, promis, juré. Michelle y croit. Elle se révèle tout aussi instable et fragile que Leonard - or deux pôles de même nature se repoussent. Tout aussi immature aussi : à preuve, cette autre belle scène où elle exhibe ses seins à celui qui la dévore du regard depuis sa chambre ! Attiré par l'astre de la transgression - Michelle c'est non seulement la goy, mais aussi celle qui se drogue tout en sachant apprécier les plaisirs raffinés de l’opéra, une figure pleine de mystère donc pour l’amoureux transi -, Leonard s'est brûlé les ailes.
La bague, que Leonard avait achetée pour sa blonde, ira à donc à la brune. L'océan ne veut pas emporter le gant offert par Sandra, comme il avait rejeté Leonard lui-même au début dans la scène de suicide : plus qu'à ramasser l'écrin rouge passion, en ôter le sable et l'offrir à l'autre. Un happy ending ?
Pas sûr : d'une part il y a le tragique du déterminisme social, Leonard n'ayant pu échapper à son destin tout tracé ; d'autre part on peut se dire que, pas plus que Michelle, Leonard ne connaît réellement Sandra. Comme Michelle, Sandra est juste une image et l'on ne sent jamais un réel amour du jeune homme pour elle. Elle est d'avantage un pis-aller, pour se consoler des déconvenues que lui impose celle dont il rêve. D'où le regard final du héros, étreignant Sandra, plein d'une certaine mélancolie, peut-être aussi de résignation, que sa mère semble comprendre. Je ne parierais pas forcément sur ce couple-là dans la durée...
Une fois de plus Joaquin Phenix, l'acteur fétiche de James Gray, fait merveille dans ce rôle de déséquilibré prompt à s'enfiévrer comme le font souvent les bipolaires. Vinessa Shaw et Gwyneth Paltrow sont plus anecdotiques, ce qui ne dessert pas trop le film : le personnage principal c'est bien Leonard. Sandra et Michelle ne sont que des archétypes. Des images de papier glacé, comme ce que donne à voir la très artificielle affiche.
7,5