Une bataille après l’autre ne cesse d’avancer, tête baissée, armes levées, et ce mouvement perpétuel insuffle au film une énergie frénétique et folle qui, si elle captive par moments, empêche aussi le récit de véritablement se poser. Cette agitation constante, à la fois forme et fond, traduit une volonté de chaos maîtrisé, mais donne aussi l’impression d’un film qui s’épuise à courir dans toutes les directions.


Ce tourbillon narratif a ses vertus – une tension continue, une dynamique visuelle et sonore impressionnante – mais il laisse en arrière-plan certains enjeux cruciaux. Notamment celui de l'immigration, qui, bien que présent, est relégué au second plan. Le film préfère construire sa trame autour d'une chasse à l’homme centrée sur la jeune fille - vengeance personnelle pour le colonel joué par Sean Penn. Ce déplacement d’enjeu atténue la portée politique du film, comme si le cœur du problème – la violence fasciste systémique infligée aux migrants – n’était qu’un décor.


Paul Thomas Anderson, fidèle à son style, déploie ici une structure en plusieurs mouvements, presque symphoniques. Comme dans ses grandes fresques aux multiples personnages (Boogie Nights, Magnolia, Inhérent Vice et Licorice Pizza), il fait à nouveau preuve de virtuosité dans la construction narrative. Mais quelque chose résiste. Le film semble parfois se perdre dans sa propre ambition. Trop de ressources, trop de moyens ? PTA est un grand scénariste, peut-être même trop brillant pour son propre bien ici, où chaque segment fonctionne trop facilement dans sa logique d’ensemble.


Là où le film retrouve sa force, c’est dans son traitement du ton. PTA navigue entre les registres avec une aisance rare : de la satire politique à la comédie burlesque, du drame intime à l’absurde kafkaïen. On pense à Dr. Strangelove dans cette galerie de puissants suprémacistes blancs, grotesques et lâches, planqués dans leurs bunkers idéologiques -mais aussi à Starship Troopers. 


Sean Penn, dans un rôle ouvertement caricatural, incarne parfaitement cette débilité avec jubilation, à travers tous ses tics, son trop grand sérieux et sa démarche burlesque de bodybuldé avançant comme si il avait un balais dans le cul - c'est le meilleur rôle du film. DiCaprio, lui, trouve aussi un moyen de se lâcher et d'incarner un bon looser, un papa stoner : un antihéros gauche, en perte de contrôle - l'analogie avec Eddington s'impose à nouveau, et l'on pense forcément à Joaquin Phoenix. Malgré quelques tics de jeu familiers, Dicaprio parvient toujours à doser l'excès de ses performances, ici à la fois ridicule et touchant.


Une bataille après l’autre s’inscrit clairement dans le climat politique contemporain. C’est sans doute le premier film explicitement politique de PTA, le plus frontalement inscrit dans l’Amérique post-Trump. Même si le film a été conçu avant le second mandat, difficile de ne pas y lire une réponse aux dérives autoritaires et xénophobes d’une Amérique fracturée. En ce sens, il rejoint un mouvement plus large : cette année, les grands cinéastes américains semblent tous animés par le besoin de répondre au contexte socio et gépolitique - de rendre la monnaie de sa pièce à une Amérique défigurée.


Visuellement, le film est somptueux. Le recours au Vistavision donne une ampleur spectaculaire aux étendues des espaces, aux textures, tandis que le travail sonore – amplification, saturation – crée une immersion sensorielle agressive. La bande-son, omniprésente (probablement sur plus de 80 % du métrage, ce qui semble un peu démesuré), mêle tubes soul, rock, musique mexicaine, et les compositions entêtantes de Jonny Greenwood, dont les motifs au piano hypnotisent. 


La course-poursuite finale, qui épouse les routes, montantes et descendantes, est un sommet de mise en scène, à la fois virtuose et tendue. Mais malgré ces qualités formelles évidentes, la résolution du film laisse un goût d’inachevé. Trop rapide, presque expédiée, elle donne l’impression que PTA n’assume pas jusqu’au bout le sérieux de son sujet. Le film semble conclure en affirmant que les pères, dépassés par la technologie, sont des lockes accros à leur smartphone, incapables de comprendre le fonctionnement du progrès technologique - peut-être qu'il a raison-, et que la jeunesse prendra la relève. Un message un peu facile, voire naïf, au regard de la gravité du contexte. On aurait préféré une fin plus âpre, presque documentaire, sur la réalité concentrationnaire et fasciste que subissent les populations migrantes aujourd’hui.


Une bataille après l’autre reste un film de haut vol, souvent brillant, mais aussi paradoxalement complaisant. Un film qui séduit autant qu’il frustre, et dont la générosité formelle ne compense pas entièrement les occasions manquées sur le fond. On en ressort partagé : impressionné, amusé, mais aussi un peu perplexe devant ce trop-plein qui masque, au fond, un déficit de radicalité. PTA signe un film mainstream, qui use d’une certaine facilité dans sa narration et perd son film en route.

Zimmerr
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le 3 janv. 2026

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