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Un titre qui pèse. Valeur sentimentale. Pas une monnaie. Pas une unité mesurable. Plutôt un caillou coincé dans la mémoire. Une dette, jamais effacée.
Trier filme encore les fissures. Après l’ivresse et les adieux (Julie, Oslo), voilà le retour, le père absent, qui débarque, sourire à moitié collé, corps fatigué, mais toujours, ce magnétisme d’acteur. Stellan Skarsgård — Gustav — cinéaste mythique, qui revient, trop tard, trop fort.
Et en face, Nora. Renate Reinsve, voix fêlée, yeux qui trahissent avant la bouche. Elle refuse. Refuse le rôle, refuse le jeu, refuse le piège. On croit à un conflit banal — fille contre père. Mais c’est plus sale. Plus intime. Comme si chaque réplique devenait radiographie.
Le cinéma qui mange le théâtre. Le père qui mange la fille. La mémoire qui dévore les vivants.
Puis, il y a l’autre. Elle Fanning. Rachel. Une star importée. Elle arrive, fraîche, solaire, américaine — et déjà, le malaise. Parce qu’elle prend une place qui n’était pas vide. Parce qu’elle devient miroir, et que ce miroir ne pardonne rien.
Agnes, la sœur. Inga Ibsdotter Lilleaas. Plus discrète. Plus en retrait. Mais ses silences pèsent. On la regarde, on croit qu’elle encaisse, mais non : elle absorbe. Elle stocke. Et ses regards renvoient un poison lent.
La mise en scène — toujours cette patte Trier. Plan long, respiration lente. Puis, soudain, le montage coupe, tranche, arrache. Comme une dispute qui tourne mal. Comme un souvenir qui ressurgit sans prévenir. Trier sait filmer les visages comme d’autres filment des paysages : les peaux deviennent terrains, les yeux des gouffres.
Et Vogt au scénario, comme toujours. Le duo qui écrit en diapason. Ce n’est pas du drame lisse. C’est un balancement. Un rire nerveux, puis la douleur, juste derrière. Un mot cruel, puis une tendresse inattendue. Une oscillation constante entre comédie fragile et drame massif.
Le cœur du film ? La transmission ratée. L’amour contaminé par l’art. Une question : peut-on séparer la création de la blessure ? Ou bien chaque chef-d’œuvre est-il payé par une cicatrice familiale ?
Le spectateur sort vidé. Comme après une confession qu’on n’a pas voulu entendre. Deux heures quatorze, qui passent comme une migraine lente. Ça s’installe, ça pulse, ça serre. Et à la fin, pas de réponse. Seulement le silence.
Note : 14/20. Parce que ça fait mal, mais ça respire. Parce que Trier continue de creuser, encore et encore, dans ce terrain instable qu’on appelle la mémoire. Parce qu’aucune valeur — ni sentimentale, ni marchande — ne rachète jamais une enfance manquée.