Valeur Sentimentale est de ces films dont le titre semble mal choisi puisque le réalisateur quitte la simplicité quotidienne de ses grandes émotions pour les observer sous un regard plutôt intellectuel : en résulte une œuvre murement réfléchie, pourtant loin du bouleversement espéré.
S'il y a bien une chose possédant de la Valeur Sentimentale aux yeux de tous, il s'agit de l'endroit dans lequel nous vivons : Joachim Trier place avec grand génie le foyer comme décor existentiel. Prenant les traits d'une véritable narratrice, la maison où vivent les protagonistes devient un théâtre vivant à part entière, se fissurant sous l'effet du temps et de la souffrance de ses occupants. L'impact de l'Histoire, tant universelle qu'intime, sur l'atmosphère d'un milieu de vie porte une bonne partie de la charge émotionnelle du résultat cinématographique, puisque nous avons beau repeindre ou camoufler les murs se fissurant derrière un tableau, la marque de la "blessure" restera toujours présente et continuera ses dommages. Ouvrir l'œuvre sur cette maison ayant subi les effets du temps et des conflits familiaux pour la conclure sur un lieu complètement rénové et différent pour un nouveau départ permet au réalisateur de forger le propos le plus positif de toute son œuvre sur le pardon et la possibilité de changement.
C'est ce qu'inspire d'ailleurs la vie du réalisateur fictif Gustav Borg, ayant quitté sa famille pour se consacrer à sa carrière d'artiste : il revient soudainement, proposant un rôle à sa fille Nora dans une œuvre qu'il présente comme intime. En repeignant les murs de son logement qu'il a fui pour toujours y revenir, il souhaite effacer les traumatismes et dommages émotionnels causés : le jeu de Stellan Skarsgård relate parfaitement cette culpabilité visible dans des regards silencieux minutieusement orchestrés. Cela étant dit, s'il souhaite renouer avec sa famille au travers de son art, il faut avouer que c'est bien cela qui les a séparés : la colère bouillonnant en Nora suite à cet abandon crève (sans surprise) l'écran au travers de l'excellente performance de Renate Reinsve, bouleversante dans sa souffrance pour offrir un relief indispensable à l'émotion de son personnage. Sans le duo d'acteurs, ce récit de rédemption et de pardon intra-familial serait en effet bien sans saveur.
Dès lors, Joachim Trier a beau jouer avec ses personnages au sein de décors allégoriques, cela ne suffit pas à émouvoir : là où Julie (en 12 chapitres) bouleversait par sa simplicité, le réalisateur se charge de discours méta multipliant les pistes de lecture de façon superflue, voire forcée la plupart du temps. L'écriture se concentre sur une intellectualisation permanente de son propos plus que sur une réelle émotion dans ses dialogues : mon attention se concentre bien trop dans une analyse des rapports plus que dans un sentiment éprouvé. Certaines situations se prêtent à l'intellectualisation et aux métaphores, mais d'autres comme celle présentée ne collent pas vraiment au concept : le propos méta autour du clivage entre théâtre/cinéma, l'impossibilité pour un.e acteur.rice de devenir entièrement une autre personne intime à un réalisateur (bien que la performance de Elle Fanning soit sincèrement intéressante), ou encore les marques du passé lointain sur l'existence moderne (au travers de la sœur historienne sous-exploitée) constituent tous des brillantes idées, mais noyées dans un ensemble tellement vaste qu'elles finissent pas être oubliées au travers d'un malheureux sentiment de bâclage. Je trouve alors au résultat une certaine prétention néfaste aux émotions, une volonté de trop réfléchir plus que de ressentir, là où Joachim Trier nous a toujours prouvé l'inverse dans sa filmographie.
Le coup de poing émotionnel attendu ne viendra donc pas avec Valeur Sentimentale, complexifiant son propos plutôt que de s'atteler à bouleverser son spectateur. Pourtant, le casting constitue un noyau familial déchiré absolument époustouflant, au milieu de décors réfléchis pour miroiter l'âme de tous ces individus souffrant en permanence. Les idées qui en découlent sont brillantes, mais souvent maladroitement insérées ce qui crée l'overdose de propos et un oubli des émotions : je passe donc à côté du résultat, dont je perçois pourtant les grandes qualités.