Valeur Sentimentale décompose les liens familiaux à travers le processus créatif. Joachim Trier à travers ce film intercepte une famille où les non-dits règnent en maître, où l’absence de réponses débloque le vide intérieur et le manque affectif. Ce n’est pas tant l’histoire d’une famille conflictuelle mais d’une famille malade, profondément nécrosé par le manque de communication tout comme elle est affecté par le vide écrasant d’une posture paternelle manquante.


Concrètement quand on découvre progressivement cette famille, on est happé par des dizaines de questions. Pourquoi le départ est-il provoqué ? Est-ce que la réussite professionnelle est une raison de départ ? Est ce qu’on peut éduquer à distance ? Est-ce que l’équilibre peut être retrouver ? C’est alors une construction presque théâtrale qui s’opère et qui fait entièrement écho à la profession de Nora. L’élément déclencheur vient perturber un équilibre fragile, un écosystème familial qui avait tout pour dérailler. Vient ensuite de nombreuses péripéties qui viennent tester la solidité des liens familiaux avant d’entrer sur le terrain de la résolution et du pardon. Avant de revenir à la situation de pardon il me faut absolument parler du personnage de Nora incarnée par la brillante et sublime Renate Reinsve qu’on ne présente plus. Elle offre une prestance émotionnelle indéfinissable étant la traduction même de la tempête émotionnelle. Elle éclaircit tout comme elle assombrit une scène entière d’un regard ou d’une micro expression. Nora incarne une posture de jugement tout comme elle véhicule un personnage perdu comme il était déjà le cas dans Julie en 12 Chapitres. Le film repose en partie sur sa capacité à pardonner, à avancer et à juger d’une situation favorable pour redémarrer les liens familiaux. J’ai beaucoup aimé les nombreux rapprochements à son anxiété qui se rapporte à une situation où le corps parle plus que les pensées elle même. Nora est l’épicentre de quelque chose, elle n’est pas seulement un personnage mais un symbole qui agit dans la complexité des liens familiaux.


Il me faut désormais retourner à l’élément déclencheur qui est le retour du père. C’est toujours assez perturbant et satisfaisant de voir un processus créatif intégré dans un autre, ça fait un récit enchâssé et ça éveille un double intérêt pour une œuvre chez moi. Il s’agit de suivre au premier plan tout comme au second plan la fragilité des liens familiaux, qu’elles soient factices à la manière d’un tournage de film ou dans la réalité à travers la non communication. Alors maintenant il s’agit de se poser la question suivante : Est ce que le processus créatif peut aider à réparer l’instabilité familiale ? J’ai une réponse à exposer qui peut paraître plutôt simple. Le processus créatif est par définition l’action de créer et non pas de désagréger quelque chose. Si la communication est compliquée, ouvrir le dialogue avec l’art peut être une solution. Surtout quand on voit une famille autant connecté à l’art qu’il soit cinématographique ou théâtrale, Joachim Trier touche du doigt l’élément de résolution : l’outil final à la conclusion du déroulement théâtrale ! J’aimerais ajouter un peu de détail sur le rôle de Stellan Skarsgård qui surprend par sa capacité à rester naturel tout en nous mettant dans le brouillard complet sur ses intentions. La situation de résolution nous paraît loin quand on ignore si une personne a l’intention de vouloir retourner à l’équilibre. Ça offre une ambiguïté constante, tragique par définition mais qui offre une impression de suspens sur la possibilité d’un happy ending ou non.


Il est maintenant temps de parler de Agnès qui est en dehors du monde artistique mais qui la effleurer du bout du doigt. Elle est donc toujours mise en retrait par rapport à la communication, elle est lésée sans même s’en apercevoir. Parce que cette famille apporte une grande valeur sentimentale à la présence de l’art comme une sorte d’exutoire d’émotions. Le père écrit un film qui est un écho à sa vie familiale, la fille défoule ses émotions dans des pièces théâtrales tragiques. Alors Agnès apparaît dans ce désordre comme une intermédiaire qui ne sait que faire des informations qu’elle possède. Ce personnage bien que écraser par les deux performances qui se joue à côté n’est pourtant pas inintéressant, loin de là. Elle est même une clé à la compréhension, elle incarne le point de vue extérieur, celui qui provient d’en haut et qui remarque ce que personne n’a pu voir à cause d’un aveuglement émotionnel. J’ai adoré la partie sur la recherche d’archives qui m’a clairement fait chialer tellement c’était historiquement inattendu de traiter des tortures sous le nazisme dans ce film. Les regards de Agnès me transperce le cœur tout comme les paroles qu’elle cite sur le faite de cacher sa douleur aux yeux des autres. Cacher, c’est un mot qui résume bien la portée émotive du film, on est sans cesse ému par des choses qui se révèlent ça et là, et c’est vraiment douloureux de se frayer un chemin vers la fin de ce film.


Le rapport au temps m’a aussi beaucoup parlé dans ce film avec cette présence de cette idée qui traverse tout le film : il faut régler ses problèmes tant qu’il est encore possible. Cette question est ouverte par le décès de la mère de Agnès et Nora qui doivent gérer l’acceptation et la compréhension en même temps. Gustav vieillit mais ne veut pas finir sa vie sans une œuvre testamentaire. Le film se remplit immédiatement d’une saveur particulière, celle de la nostalgie. Comme j’ai pu l’expliquer plus tôt, la nostalgie déclenche une valeur sentimentale : celle qu’on possède pour son lieu d’habitation, pour des objets quelconques ou encore une passion. Transmettre le sentiment devient un objectif et c’est un processus qui s’avère plus compliqué qu’on ne le pense.


Joachim Trier donne une réalisation parfaite, celle qui sait capter toutes les émotions et qui sait attirer le regard là où il faut car il parvient à rendre ses décors tellement riche. Il parvient à rendre les décors plus émotionnelles qu’on le pense qu’on parvient à deviner si une scène va être triste ou joyeuse rien qu’à la lumière présente dans la pièce ou le lieu. La capacité à donner l’indication sur l’endroit où regarder, où dénicher une émotion ou un détail qui fait changer notre point de vue se perd de plus en plus et c’est un plaisir de retrouver cette sensation avec Trier. C’est un film qui va grandir en moi ça ne fait pas de doute mais mon amour pour Julie en 12 Chapitres lui fait rater de peu la marche des 5 étoiles. Peut être qu’à l’avenir il montera mais j’ai pleuré encore et encore avec mon ami, une séance vivante comme on en vit rarement !

Maxou0995
9
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le 1 sept. 2025

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Maxou0995

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