Valeur sentimentale démarre superbement, mettant en scène une maison comme personnage à part entière. Filmée sous toutes ses coutures, à différentes époques, elle est le lieu qui a vu évoluer la famille dont il va être question. On note une énorme lézarde, traversant la bâtisse de part en part. Symbole. Si les disputes des parents faisaient souvent trembler les murs, les années de silence du père retourné en Suède s'avérèrent peut-être plus violentes encore pour Agnes et Nora, les deux filles de Gustav. Leur psychanalyste de mère vient de s'éteindre au moment où le récit commence. Voilà le trio de nouveau réuni.

Anatomie d'un trio

Par un champ/contrechamp triangulaire très réussi, Trier installe le caractère central, dans son film, des deux filles et de leur père. Fâchée avec son père, Nora ne l'aurait sans doute pas prévenu des obsèques : c'est Agnes qui s'en est chargée. La petite sœur de Nora est celle qui cherche à réparer la relation filiale. Tout en elle plaide en faveur du compromis : elle a choisi un métier stable (chercheuse en Histoire), créé un foyer avec son Michael (dont est né le jeune Erik) et Nora lui signifie qu'elle a toujours cherché à éviter le conflit avec son père. Agnes ne cessera d'intercéder en faveur de ce dernier, et c'est elle qui saura la convaincre d'accepter le rôle que voulait lui donner Gustav dans son nouveau long-métrage. Elle est aussi celle qui explore le passé en s’appuyant, non sur la fiction mais sur le réel : on la voit consulter les archives pour prendre connaissance des sévices infligés par les nazis à sa grand-mère. Rescapée des camps, celle-ci se suicida quelques années plus tard dans la maison familiale, par pendaison. Le tabouret qu'elle utilisa a beau avoir été remplacé par un exemplaire de chez Ikea, le traumatisme imprègne les murs. Le vieux poêle qui permettait d'écouter les séances de la mère est toujours utile : c’est lui qui permettra à Nora de savoir que son père est présent au pot des funérailles.

C'est cette demeure chargée de souvenirs que le père a choisie pour situer son nouveau long-métrage. Car après 15 ans d'inactivité, le cinéaste à présent septuagénaire est de retour avec un projet dont il espère beaucoup. Il l'a écrit pour Nora et entend donc lui confier le premier rôle. Mais celle-ci refuse, peut-être parce qu'elle a l'impression que son père espère se racheter de ses années d'absence par le cadeau qu'il lui fait ? A moins que ce ne soit par anxiété à l'idée d'un tournage face à ce père à qui elle ne parle plus ?

Nora est le personnage instable du trio. Joachim Trier la montre aux prises avec des bouffées d'angoisse au moment d’entrer en scène, s’y refusant alors qu'un théâtre prestigieux est plein comme un œuf. Plus tard, elle annulera carrément une représentation. Le cinéaste norvégien romantise pas mal le métier : profusion de larmes sur scène, hypersensibilité incontrôlée, pulsion invraisemblable comme celle d'un petit coït juste avant d'entrer en scène ou celle de déchirer sa précieuse robe. Pas sûr qu'une telle comédienne puisse arriver à quelque chose en agissant ainsi...

Instable professionnellement, Nora l’est aussi dans sa vie sentimentale : Julie (en 12 chapitres) est de retour, incarnée par la même Renate Reinsve. Sa relation adultèrine avec l'un des techniciens de la troupe tourne court. A bien des égards, Nora ressemble à son père, alors qu'Agnes s'est largement construite en opposition au démiurge écrasant. Gustav n'affirme-t-il pas que les préoccupations bourgeoises sont incompatibles avec un métier artistique ? Ce qui, objecte Nora, signifie renoncer à avoir des enfants, non ?

Gustav réplique que toutes deux furent sa plus grande source de bonheur. Malgré son absence, le relance sa fille aînée ? Le vieux cinéaste est l'archétype du créateur égotique et égoïste. Manipulateur également : on le voit déclarer à sa comédienne que le tabouret utilisé pour la scène est celui-là même sur lequel sa mère monta pour se pendre. Sans scrupules aussi : alors que le vieux chef op' qu'il voulait à tout prix vient de lui confirmer son accord, il constate que son ancien ami est physiquement atteint et rétropédale immédiatement. Dominateur enfin : c'est pour pérenniser son emprise qu'il propose à Agnes de faire tourner le jeune Erik dans son film. Ce qui déclenchera, enfin, une rébellion de la cadette jusque-là inhibée.

On le voit, Gustav cumule tous les travers des réalisateurs réputés tyranniques. Mais le film de Trier n'est pas manichéen : notre homme est également rongé par la culpabilité et les doutes. Culpabilité puisque son projet vise à réparer un lien défait avec Nora, restée dans l'ombre artistiquement lorsqu'il choisit sa sœur comme protagoniste d'un long-métrage quinze ou vingt ans auparavant. Doutes par rapport à l'époque : est-il toujours dans le coup ? A l'instar de Nanni Moretti dans Vers un avenir radieux, le vieux cinéaste affiche une constance rigide dans ses fondamentaux (il n'aime ni le théâtre ni les séries télévisées, dans lesquels sa fille réussit) tout en constatant un décalage croissant entre son identité artistique et les tendances de la société. Il s’efforce de concilier ces contraires en acceptant Netflix, comme dans le film de Moretti. Il offre à son petit-fils deux DVD, l'un du sulfureux Irréversible de Gaspard Noé, loin de son univers, l'autre de La Pianiste de Haneke, bien plus en phase avec son cinéma. Quant à la maison, elle sera entièrement repeinte et meublée au goût de l'époque, pour les besoins du film.

Ses doutes amènent parfois Gustav à se comporter de façon agressive (le journaliste dont une question lui a déplu, est mis dehors), parfois à faire preuve de mauvaise foi (lorsque, absent à la première de sa fille, il prétend qu'elle ne voulait pas qu'il vienne). Le sentant vaciller, son vieux copain producteur l'enjoint à ne rien céder sur sa façon de réaliser. On notera ainsi que le plan séquence virtuose de la scène des deux enfants poursuivis par les nazis trouve un écho dans celui qu'il choisit pour sa scène de suicide de son nouveau film. Notre homme est resté droit dans ses bottes.

Le patriarche est sans doute le personnage le plus touchant du film. Stellan Skarsgård n'y est pas pour rien : il incarne un Gustav le plus souvent roublard, draguant tout ce qui bouge en faisant fi de son grand âge, mais aussi gêné face à son ami Peter qu'il sent incapable de faire le film, désemparé lorsqu'il sent venir sa déchéance, décontenancé face aux attaques de ses filles ou détruit sous l'effet de l'alcool. Le comédien ne cesse de se métamorphoser, rappelant la composition tout aussi bluffante d'un Anthony Hopkins dans The Father de Florian Zeller.

Une intruse et un héritier

Nora ayant refusé le rôle, le projet est remis en cause. Lors d'une projection à Deauville, une célèbre actrice américaine, Rachel Kemp (incarnée par Elle Fanning), lui déclare sa flamme. Elle vient de pleurer toutes les larmes de son corps devant le film de Gustav. Elle n'a "jamais vu un film comme ça" lui lance-t-elle au petit matin sur la plage. Le film ne cesse de faire dans le superlatif concernant Gustav : son scénario est génial, c'est un réalisateur unique, etc., toutes choses qui ne contribuent pas à désenfler l'ego de notre créateur. Gustav lui propose le rôle.

Dès le départ, Rachel hésite car son instinct lui fait ressentir qu'elle n'a rien à faire dans un tel projet. Il y a la barrière de la langue : est-ce cohérent de faire un tel film en anglais ? Ne devrait-elle pas, au moins, adopter l'accent norvégien dans sa diction ? Ses mimiques typiquement américaines risquent de nuire à la crédibilité du personnage, se dira peut-être le spectateur. Il y a aussi la substance du personnage qu'elle doit incarner : elle est censée être à la fois la mère de Gustav, puisqu'elle doit reproduire la scène de la pendaison, et sa fille puisque le cinéaste l'enjoint de se teindre les cheveux et d'adopter sa coiffure. A chaque question qu'elle pose au réalisateur, celui-ci botte en touche d'un "qu'en penses-tu ?"

Rachel ressent le sous-texte de ce projet dans toute sa pesanteur. On apprendra en effet que Nora aussi avait tenté de se suicider, sans que son père, une nouvelle fois absent au moment où sa fille avait besoin de lui, le sache. Résultat, il voulait que sa fille joue une scène de suicide dans la maison familiale. L’inconscient pourrait y avoir pris part. Bien des réalisateurs ont ainsi exploité la porosité entre leur fiction et la réalité : Rossellini, de Palma, Hitchcock, Coppola... Le film de Trier se veut évidemment une réflexion sur l'acte créatif au cinéma.

Ployant sous le poids de ces questions, Rachel finit par jeter l'éponge en démontrant à Gustav que son idée n'était pas bonne. Ce grand manipulateur n'avait-t-il pas embauché la star simplement pour susciter le désir chez sa fille ? On peut se poser la question. Rachel apparaît en tout cas comme l'élément exogène qui aura fait céder Nora.

Car l’aînée de Gustav va finir par faire le film, suite à une jolie scène entre les deux sœurs. Jolie car émouvante, mais pas forcément convaincante pour autant. Là aussi, il y a romantisation : en lisant un certain extrait du scénario choisi par Agnes, Nora fond en larmes. De quoi la faire changer d'avis ? C'est un peu court pour justifier un tel happy ending. Une fin où le rusé Gustav aura obtenu tout ce qu'il voulait, puisque Erik aussi est de la partie, alors que sa mère s'y était opposé.

Comme dans Anatomie d'une chute, le garçon concentre certains enjeux du récit, notamment la question de la transmission. Puisque sa fille, qui lui ressemble, a choisi une voie artistique antagoniste, Gustav veut s'approprier l'unique héritier : on le voit lui apprendre à faire un raccord habile sous forme de jeu. Epoque oblige, l'objet oublié par le jeune garçon qu'était Gustav au moment du suicide de sa mère est devenu le portable d’Erik. Plume231, dans SC, nous apprend que le grand-père de Trier était cinéaste, répondant au nom d'Erik Løchen. Transmission.

Erik est aussi celui qui voudrait épouser sa tante, appuyant là où ça fait mal, à savoir l'incapacité de Nora à se stabiliser sentimentalement : le seul qui veut bien d'elle est son tout jeune neveu.

Un film chargé de références

Nous avons déjà évoqué Nanni Moretti pour la réflexion sur l'avenir du cinéma d'auteur, Justine Triet pour la place du fils, Florian Zeller pour le portrait d'un vieil homme assailli de doutes, ainsi qu'un clin d’œil à Michael Haneke (la porte qui se ferme au bout d'un couloir au moment du suicide rappelle également Le Ruban blanc). On ajoutera Woody Allen avec le jazz traditionnel qui illustre un flashback.

Mais la référence première du film est bien sûr Bergman. Ce père écrasant ses enfants de son talent, les abandonnant pour se consacrer à son art, de surcroît porté sur l'infidélité, n'est-ce pas la Charlotte de Sonate d'automne ? Ce vieil homme réalisant la façon dont le jugent ses proches, n'est-ce pas le docteur Isak Borg des Fraises sauvages ? Surtout quand on sait qu'il se nomme Gustav Borg... Quant aux visages de Nora et de son père qui se superposent, ils ne peuvent qu'évoquer Persona. Et la référence à la maison de famille a un petit air de Fanny et Alexandre. La cruauté en moins. Pas vraiment du Bergman, donc.

Que d'eau, que d'eau !

Car ce Valeur sentimentale verse abondamment dans le sentimentalisme. On y pleure beaucoup : Rachel au festival de Deauville, Rachel de nouveau lorsqu'elle interprète le fameux passage qui fera céder Nora, craquant à son tour. Agnes en consultant les archives sur sa grand-mère.

L’excès de pathos va souvent de pair avec les clichés. On déplorera ici les grands verres à pied pour boire le vin, un marqueur bourgeois qui ne s’imposait pas forcément ici ; les bouteilles de champagne plantées dans le sable sur la plage de Deauville au petit matin ; la sortie de Gustav et Nora pour se fumer une clope et la manière très genrée de chacun de tenir sa cigarette. La réalisation elle-même s’abîme par moments dans la banalité : trop de musique extradiégétique (même si la bande son est de qualité) allant jusqu'au passage façon clip. Quand elle n’est pas poseuse, avec ces longs cuts sur fond noir qui ponctuent le récit.

Ces travers côtoient aussi le bon : Joachim Trier signe quelques beaux plans, jouant sur les couleurs. Parasols sur la plage de Deauville. Nuée de lampes vertes à la bibliothèque des Archives. Mer de sièges rouges du théâtre où Nora et Rachel viennent dialoguer. Saluons enfin une scène très réussie : alors que Nora a refermé la porte derrière elle, on s’attend à voir résonner le fameux bruit du tabouret renversé, mais non : c’est une musique de danse qui prend sa place. Raccord sur la même porte s’ouvrant sur une scène de fête. Très joli.

* * *

Moins singulier que le fameux Oslo, 31 août qui révéla Joachim Trier mais plus abouti, dans cette veine grand public, que Julie (en 12 chapitres) : ce nouvel opus ne démérite pas. Sans aller, peut-être, jusqu'à justifier le Grand Prix obtenu à Cannes.

7,5

Jduvi
7
Écrit par

Créée

le 4 avr. 2026

Critique lue 16 fois

Jduvi

Écrit par

Critique lue 16 fois

1

D'autres avis sur Valeur sentimentale

Valeur sentimentale

Valeur sentimentale

8

Sergent_Pepper

le 20 août 2025

Suivre

The house that lack built

À la manière des romanciers, Joachim Trier soigne ses prologues : celui de Valeur Sentimentale fait de la maison familiale un personnage à part entière, évoquée, dans une rédaction d’enfance comme...

Valeur sentimentale

Valeur sentimentale

5

mymp

le 24 août 2025

Suivre

Scènes de l'ennui familial

Décidément, quand Joachim Trier entreprend de s’intéresser, avec l’aide de son fidèle coscénariste Eskil Vogt, aux affres et autres bisbilles familiales, ça ne lui réussit pas. Pas du tout. Il avait...

Valeur sentimentale

Valeur sentimentale

6

Eme_099

le 27 juin 2025

Suivre

Pâle objet bergmanien

Ce Valeur sentimentale, qu'on m'a vendu comme un rejeton bergmanien, porte bien son nom… en surface. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si Joachim Trier confie le rôle du père à Stellan Skarsgård,...

Du même critique

R.M.N.

R.M.N.

8

Jduvi

le 6 oct. 2023

Suivre

La bête humaine

[Critique à lire après avoir vu le film]Il paraît qu’un titre abscons peut être un handicap pour le succès d’un film ? J’avais, pour ma part, suffisamment apprécié les derniers films de Cristian...

Gloria Mundi

Gloria Mundi

6

Jduvi

le 4 déc. 2019

Suivre

Un film ou un tract ?

Les Belges ont les frères Dardenne, les veinards. Les Anglais ont Ken Loach, c'est un peu moins bien. Nous, nous avons Robert Guédiguian, c'est encore un peu moins bien. Les deux derniers ont bien...

Le mal n'existe pas

Le mal n'existe pas

7

Jduvi

le 17 janv. 2024

Suivre

Les maladroits

Voilà un film déconcertant. L'argument : un père et sa fille vivent au milieu des bois. Takumi est une sorte d'homme à tout faire pour ce village d'une contrée reculée. Hana est à l'école primaire,...