J’avais lu la BD avant, et je crois que ce que j’aime chez Samuel Cantin, c’est sa façon de mettre en relief l’absurde "déjà là", dans la vie courante : les conversations dispensables au boulot, les sourires corporate, la politesse qui masque les petits agacements, tous ces petits protocoles qu’on applique même quand ils n’ont plus aucun sens.
Le décor aide (foutrement bien) : un concessionnaire-librairie, qui vend des bouquins et des bagnoles, oui (-oui, comme le personnage). Et le film est drôle pour ça : il te montre un quotidien qui fonctionne sur des assemblages bancals, humains, étranges, et il insiste juste assez pour que tu entendes la mécanique absurde. On parle stocks, ventes, clients, "service", comme dans n’importe quel endroit où il faut faire tourner la boutique. Sauf qu’ici, le monde a l’air d’avoir intégré depuis longtemps que l’incohérence fait partie du système.
Et au milieu de ça, il y a le démon. C’est lui, le point d’ancrage, et c’est aussi le meilleur révélateur du film. Parce qu’il est incapable de jouer la comédie sociale : il ne sait pas arrondir, ni faire semblant, ni mettre le ton "professionnel". Donc il rend visible tout ce qu’on accepte d’habitude sans y penser. Quand les autres bricolent, lui coupe net. Quand quelqu’un attend une réaction "normale", il répond trop littéralement ou trop sèchement. Et la blague vient de cette façon de révéler une situation banale parce que le démon refuse les petites hypocrisies qui nous servent de colle au quotidien, surtout au boulot.
L’assistant, évidemment, est son exact opposé : enthousiasme, gentillesse, volonté de bien faire, même quand ça ne sert à rien. Leur duo fonctionne parce que c’est une cohabitation, une relation qui se fabrique quotidiennement, dans la douleur, dans les tâches à faire, avec le monde à gérer autour d'eux.
Le film a aussi une bonne idée de fond : traiter le livre comme un objet à la fois sacré et parfaitement marchandisable. Quand il fait entrer une petite intrigue de trafic, de filières et de "contrôle" autour des bouquins, ça prolonge la même logique : la culture, ici, c’est un circuit. Et ce circuit a ses règles, ses absurdités, ses figures d’autorité. Là encore, c’est plausible, ça marche bien et c'est (vraiment) drôle.
Ma réserve tient au passage BD / long métrage. La BD, par nature, peut vivre de fragments qui surgissent et s’arrêtent. Un long métrage, lui, doit garder un rythme, choisir une colonne vertébrale. Et Vil & Misérable a parfois envie de tout garder : personnages secondaires, détours, sous-intrigues, changements de vitesse. Ça donne du monde, mais ça dilue un peu l’efficacité comique.
Reste un plaisir : celui d’un film qui sait regarder nos petites scènes de normalité comme une comédie qui existe déjà, qui nous ressemble avec justesse et qui trouve un personnage central vraiment drôle pour en faire ressortir les angles. Si tu as aimé la BD, tu en reconnaîtras l’esprit (même quand le film s’autorise plus de tours de piste). Et si tu aimes l’absurde, celui qui ressemble dangereusement à la vraie vie, ça vaut le détour.