Bienvenue chez Ciné-Sophia. Installez-vous, prenez vos pop-corns (sans sel, pour respecter l’austérité kantienne) et éteignez vos téléphones. Aujourd'hui, on troque le nihilisme feutré des salons parisiens pour les vapeurs de pots d’échappement de la Guadeloupe.
Au programme : Zion de Nelson Foix, ou comment transformer un polar nerveux sous les tropiques en une thèse de métaphysique sur le tarmac.
Pour ceux qui auraient raté la sortie en salles, Zion nous dresse le portrait de Chris, un jeune homme dont l’agenda est partagé équitablement entre les deals, les rodéos en moto et les conquêtes d’un soir. Un emploi du temps d’une saine rigueur, bousculé le jour où un caïd local nommé Odell lui confie une livraison hautement toxique. Manque de bol, le matin de ladite livraison, Chris trouve un bébé abandonné sur son paillasson. Le Choix de Sophie (en T-Max).
C’est le début d'une course-poursuite frénétique où le landau remplace le passager sur le scooter. Entre deux coups de feu, le film pose une question d'une violence inouïe : que faire du nourrisson quand on a un go-fast sur le feu ?
C’est ici que Søren Kierkegaard dérape en roue arrière. Le philosophe danois nous expliquait sagement que l'existence humaine oscille entre le stade esthétique (le plaisir immédiat, la moto, la séduction, en gros : la vie de Chris) et le stade éthique (le devoir, l'engagement, la paternité improvisée). Chris pensait passer une super journée purement esthétique ; il se retrouve propulsé dans l'éthique pure par la faute d'un paquet de couches et d'une poussette.
C’est le grand saut dans le vide kierkegaardien, mais sans filet et sous le soleil de Pointe-à-Pitre.
Entrez en scène, Immanuel Kant. Si le vieux sage de Königsberg avait été assis à l'arrière du T-Max de Chris, cramponné à son blouson, il lui aurait hurlé à l'oreille :
"Agis uniquement d'après la maxime qui fait que tu peux vouloir en même temps qu'elle devienne une loi universelle !"
Ce à quoi Chris aurait probablement répondu par un grand coup d'accélérateur. Pourtant, Kant a raison. Le bébé incarne l'Impératif Catégorique absolu. On ne peut pas "universaliser" le fait de laisser un nourrisson sur un trottoir pour aller livrer de la drogue à Odell — même si la commission est excellente. Le bébé n'est plus un objet, une variable d'ajustement ou un simple contretemps logistique ; il devient une fin en soi. C’est la morale kantienne qui s’impose à un dealer à travers les pleurs d'un enfant de trois mois. C'est l'irruption absurde du Devoir dans le monde des voyous.
Mais Nelson Foix ne se contente pas de faire du catéchisme prussien. Son film est une tragédie de la fatalité. Les barres d'immeubles inachevées de la Guadeloupe, loin des cartes postales pour touristes, forment le décor d'un enfer moderne. Chris court, Chris roule, Chris esquive les balles.
On jurerait voir Albert Camus accoudé au bar du quartier, observant la scène avec un sourire ironique. Chris est le Sisyphe des temps modernes : son rocher à lui a des roues, fait un bruit d'enfer, et hurle quand il a faim. Chaque fois que Chris pense avoir trouvé une échappatoire pour concilier sa mission criminelle et sa survie, la réalité sociale et la violence le ramènent au point de départ.
La fin du film, magnifique d'âpreté, nous montre que le choix final de Chris n'est pas une capitulation, mais une révolte absurde. Choisir de protéger l'innocence au milieu du chaos, c'est imaginer Sisyphe heureux, ou du moins, imaginer un dealer guadeloupéen temporairement en paix avec sa conscience.
Zion est une excellente surprise. Un thriller viscéral qui prouve que l'on peut filmer le déterminisme social sans pour autant purger une peine de prison intellectuelle. Nelson Foix réussit le tour de force de rendre Kant sexy et Kierkegaard stressant. On regrettera juste que Jean-Paul Sartre n'ait pas été invité pour nous faire un petit topo sur la "mauvaise foi" de Chris qui prétend ne pas avoir le choix.